Dans
les différents discours qui se rapportent à la musique
bèlè, la question des origines est une problématique
régulièrement abordée. Le problème se
pose effectivement car la Martinique a connu dans le passé
la rencontre de diverses civilisations : africaine, européenne
et indienne, et les apports culturels ont été multiples.
Du IIIème au IXème siècle, la Martinique est
peuplée par les Amérindiens Arawaks qui sont exterminés
au Xème siècle par le peuple Caraïbe. Les Caraïbes
habiteront l’île de la fin du IXème siècle
au milieu du XVIIème siècle, expulsés et massacrés
par les Européens.
La découverte de la Martinique en 1502 n’est en fait
qu’un acte politique car ce n’est qu’en 1635 que
débarquent les premiers colons français. Dés
leur arrivée, ces derniers mettent en place une société
basée sur le modèle colonial et dont les principes
se fondent sur l’esclavage et les disparités sociales
et raciales. Dés 1638 est fondée la première
compagnie de traite négrière ; la traite perdurera
jusqu’en 1848, date à laquelle fût aboli l’esclavage.
Nous savons que les esclaves venaient de nombreuses
régions de l’Afrique noire et appartenaient donc à
des peuples de langues différentes et de traditions variées.
Les historiens considèrent que les ethnies les plus représentées
étaient les Aradas, les Congolais, les Sénégalais,
les Bambaras… Chacun de ces noms désignait les esclaves
selon leur provenance géographique, et regroupait sous un
même nom des groupes ethniques différents. Par exemple
étaient désignés sous le nom général
d’Aradas les esclaves provenants de la Côte-d’Ivoire
jusqu’à la côte de l’Or. Les Bambaras venaient
du Haut Sénégal et du Moyen-Niger (2).
La diversité des origines des esclaves africains
et la politique coloniale menée auront donc des répercussions
sur la vie sociale et musicale de l’île. La transplantation
de la culture Noire, conditionnée par l’influence de
la culture européenne et les contraintes inhérentes
au système esclavagiste, altéreront les traditions
musicales africaines, les modifieront et généreront
aussi une expression musicale nouvelle.
La musique bèlè est une de ces expressions
syncrétiques nées d’un mélange culturel
africain et européen. Elle n’est pas une addition de
ces deux cultures mais relève d’un processus transculturel
dans lequel il est difficile de déterminer la provenance
de chaque élément musical. La musique bèlè
est riche de traits musicaux appartenant à plusieurs cultures
et qui ont été transformés durant des générations
entières et à partir desquels a été
créée une expression musicale nouvelle (3).
Nous pouvons tout de même déterminer les influences
prédominantes de ces deux cultures qu’il nous est donné
de retrouver dans la musique bèlè.
De l’Afrique, la musique bèlè
a gardé la prédominance du rythme et son indissociabilité
au chant et à la danse. L’utilisation d’un tambour
à une peau et d’un idiophone percuté est une
formule instrumentale très répandue sur le continent
africain (4). On la retrouve
dans d’autres régions qui ont connues comme la Martinique
un apport important de peuples venant d’Afrique. C’est
le cas des îles voisines comme Cuba avec la rumba,
de la Guadeloupe avec le gwoka, de Sainte Lucie, d’Haïti,
etc...
Outre l’instrumentation, des similitudes au niveau de la danse
et du rythme sont frappantes avec par exemple la Rumba populaire
de la Havane (5) ou encore
la capoeira au Brésil. La technique de jeu du tambour
bèlè et de l’idiophone, frappé sur la
caisse du tambour bèlè semblerait aussi être
un héritage africain. En effet, on peut retrouver de nombreux
cas similaires en Afrique comme "chez les Bambaras lorsque
l’on frappe un tambour à membrane non seulement sur
la peau mais aussi sur la caisse" (6).
L’influence européenne dans la musique
bèlè est moins évidente comparativement à
d’autres répertoires de campagne martiniquais comme
la haute-taille et le lancier qui sont des contredanses
accompagnées par des instruments mélodiques européens.
Néanmoins, son influence au niveau de la danse est certaine.
Le quadrille serait hérité du XVIIIème siècle
et se serait imposé en tant que modèle à suivre
(7).
Si le quadrille est un héritage purement européen,
en revanche les figures chorégraphiques, certains pas et
la gestuelle qui accompagne les mouvements des danseurs relèvent
aussi bien d’une origine africaine. Outre la danse, il est
difficile de déterminer avec précision un élément
de musique bèlè comme étant un héritage
européen. L’utilisation essentiellement d’instruments
à percussions et le style responsorial des chants est une
formule héritée de l’Afrique. En revanche la
mélodie des chants et la langue créole utilisée
dans les textes, sont le résultat de l’osmose entre
l’Afrique et l’Europe.
Nous revenons ici à l’impossibilité
d’établir avec discernement et précision les
origines de chaque élément d’une expression
musicale transculturelle. Nous pouvons faire le parallèle
avec la langue créole qui s’est développée
au contact de diverses cultures et qui est issu d’un mélange
linguistique. Là aussi il serait difficile d’établir
les origines de chaque mot. La musique bèlè et la
langue créole relèvent d’un même processus
transculturel (8).
Durant
la période coloniale, la hiérarchie des classes sociales
était particulièrement marquée. Rosemain Jacqueline
distingue à travers les écrits et les récits
de cette époque quatre classes sociales dont sont issues
les musiques de la Martinique : les esclaves, les « gens de
couleur », les administrateurs, les religieux et colons (9).
Cette classification est quelque peu obsolète car la musique
des colons était également jouée par les esclaves
de maison et la musique écoutée et jouée par
les colons était aussi pratiquée par les administrateurs.
Une nette distinction est également à établir
entre la musique des esclaves des plantations et de maison car les
influences musicales étaient différentes.
Si
la situation était plus complexe, cette classification, qui
est d’ailleurs la seule, permet de situer la musique bèlè
comme étant issue de la musique que jouaient les esclaves,
c’est à dire de la première classe sociale de
la classification proposée. En situation coloniale, cette
expression musicale a servi à renforcer le tissu social à
l’intérieur du groupe (représenté par
les esclaves des plantations) et à consolider son identité
particulière. La musique était un langage codé
et un moyen de perpétuer le souvenir de la terre d’origine,
et donc de resserrer le lien social.
Afin
de comprendre les grandes étapes évolutives de cette
expression musicale, il est important de retracer les origines sociales
de la musique bèlè. On peut retrouver dans
l’histoire de la musique que jouaient les esclaves des manifestations
musicales apparentées fortement à la musique bèlè.
Au
XVIIéme siècle, au début de la colonisation,
les esclaves se regroupaient pour jouer de la musique lors «d’assemblées».
D’après Jacqueline Rosemain, celles-ci se nommaient
«bamboulas» et avaient lieu le dimanche après
midi sur les places publiques ou sur les plantations. Le mot «bamboula
» désignait aussi bien les danses que l’instrument
principal qui les accompagnait : un tambour à une peau (10).
La description du jeu de cet instrument s’apparente fortement
à la technique de jeu utilisée pour le tambour bèlè
: «[un des esclaves] tient cet instrument entre ses jambes
et joue dessus avec ses doigts, comme sur un tambour de basque ;
puis quand il a joué un couplet de la chanson, ceux qui dansent
en chantent un autre, continuant ainsi alternativement tant qu’elle
dure» (11).
Rosemain
Jacqueline décrit aussi parmi les danses exécutées
par les esclaves «la danse de la guerre». Cette dernière
avait coutume d’être exécutée le soir
de la paye et pouvait mener à la mort d’un des participants.
Une lutte dansée souvent cruelle était connue sous
le nom de lajuía au début du XXème
siècle, et qui se pratique encore aujourd’hui exclusivement
sous forme de danse lors des swarès bèlè
sous le nom de damié.
Nous pouvons alors émettre l’hypothèse que le
répertoire damié serait une transformation
de cette ancienne danse de guerre. D’ailleurs, il nous semble
intéressant de remarquer que dans d’autres régions
Afro-américaines qui ont connues à l’instar
des Antilles un apport important d’africains, on retrouve
des danses guerrières comme la capoeira au Brésil.
Ce
XVIIème siècle est marqué par une politique
d’assimilation dont le but est de convertir tous les esclaves
noirs à la religion catholique et parallèlement d’annihiler
leurs cultures originelles. Les regroupements d’esclaves qu’engendraient
les «bamboulas» étaient donc combattus par l’église
et l’état, par peur notamment de rebellions mais aussi
à cause du caractère érotique de leurs danses,
jugées «indécentes» par les administrateurs
et les religieux.
Si
au XVIIème siècle la musique des esclaves est interdite,
au XVIIIème siècle, elle est tolérée
et encouragée par l’Etat sous une forme bien particulière.
En effet, les danses liées aux cultes africains sont toujours
combattues mais les esclaves ont désormais le droit de chanter
sur les plantations pendant le temps de travail. Les administrateurs
avaient pris conscience qu’il ne servait à rien d’empêcher
les esclaves de jouer leur musique car au contraire celle-ci motivait
leur travail. Cette tolérance de l’Etat avait donc
pour seul but d’accroître la productivité des
esclaves sur les plantations. Grâce à cette politique,
les esclaves ont ainsi de nombreuses occasions de jouer de la musique.
C’est à cette période, d’après
Jacqueline Rosemain qu’apparaît dans les écrits
le mot «bèlè».
D’un
point de vue étymologique, de nombreuses hypothèses
sont soulevées à son propos. Cyrille Dominique, dans
sa thèse concernant les musiques de campagne de la Martinique,
lui attribue deux origines : une africaine et une française.
Le mot «bèlè» pourrait être
aussi bien un mot français déformé par la prononciation
en créole qu’un mot d’origine africaine.
«Premièrement, l’appellation désigne deux
formes musicales différentes et autant de genres. Pendant
un certain temps on a pensé qu’il s’agissait
du Français : bel air prononcé avec l’accent
créole. Mais rien n’est moins sûr. Au Ghana,
les danses belli sont interprétées par les nouveaux
initiés (Cf Dapper, Du pays des nègres). Au Congo
on danse la boela sur une musique de tambour de taille moyenne (Weeks
jh, Among the primitive bakonga pire et suivantes)» (12).
Rosemain
Jacqueline, dans son ouvrage intitulé « La musique
dans la société antillaise » propose quant à
elle deux origines africaines différentes de celles proposées
par Dominique Cyrill.
« En yoruba, bèlè désigne une grande
fête qui marque la fin des récoltes et en baoulé
on appelle douô bèlè, la récolte des
ignames…C’est l’occasion de grandes réjouissances
et donc de danses »13.
Nous
savons que de nombreuses ethnies n’étaient pas répertoriées
durant la traite négrière et étaient rassemblées
sous un même nom selon leur provenance. Ces deux hypothèses
sont tout à fait possibles puisque par exemple le yoruba
vient du Nigeria et que de nombreux groupes ethniques ont été
extirpés du Moyen-Niger. De même le Congo a été
un des endroits principaux de la traite. Nous ne pouvons établir
avec exactitude toutes les ethnies qui ont été représentées
dans l’île et certainement de nombreuses autres hypothèses
peuvent être émises à ce sujet. Dans tous les
cas, ces deux hypothèses différentes illustrent bien
la difficulté d’établir avec certitude les origines
du mot bèlè.
Au
XVIIIème siècle, Rosemain Jacqueline distingue quatre
formes de bèlè :
« Le bel ai des ateliers, des coups de mains, de sociétés
et des sociétés » (14).
« Le bel ai des ateliers » accompagnait les différents
travaux sur les plantations. Des chants servaient essentiellement
à cadencer le travail.
« Le bel ai des coups de mains » avait lieu lors des
travaux de jardins (15).
On notera pour cette forme de bèlè la présence
du tambour, du chant et de la danse.
« Le bel ai de sociétés » correspond aux
heures de repos accordées aux esclaves. Il avait lieu le
soir et laissait place aux chants et aux danses.
« Le bel ai des sociétés » quant à
lui, rassemblait toutes les communautés d’esclaves
et donnait lieu à des chants et des danses.
L’oralité
du bèlè ne nous permet pas de retrouver avec
certitude quelles danses et quels chants étaient pratiqués
dans ces différents contextes. Si la musique bèlè
liée au travail est encore très présente dans
la pensée collective, la modernisation des techniques agricoles
a engendré peu à peu sa disparition. Quant aux différents
types de bèlè répertoriés ci-dessus,
ils vont s’entremêler et se transformer.
Rosemain Jacqueline nous décrit un chant de coupeur de cannes
interprété dans les ateliers : «Zip, zap,
ouabap». Elle nous transcrit le texte de l’époque
et la mélodie du refrain. Il est intéressant de constater
que l’on retrouve actuellement ce même texte dans les
swarès bèlè sous le nom de «Mabelo».
Le texte et la mélodie sont identiques, seule la danse a
subit de grandes transformations.
Ce chant de travail accompagne aujourd’hui la danse la plus
érotisée du répertoire et nous rappelle fortement
la danse de la fécondité du XVIIème siècle
qui était alors interdite.
Comment
s’est élaborée cette fusion entre un chant et
une danse qui appartenaient à des genres musicaux différents
?
Est-ce qu’à l’exemple de ce chant, l’ensemble
des chants et des danses bèlè actuelles sont nés
d’un mélange entre tous ces genres musicaux ?
Aucune
réponse précise ne peut être donnée à
ce jour et ce pour deux raisons :
La première est due aux manques d’écrits musicologiques
sur ce sujet. En effet, il faut attendre la deuxième moitié
du XXème siècle pour voir apparaître les travaux
de Bertrand Anca concernant ce sujet, mais à cette époque,
les transformations sont déjà apparues et les danses
liées aux cultes africains des vestiges.
La
seconde raison vient du mécanisme complexe des influences
et des interactions : pourquoi telle danse ou tel chant a été
conservé plutôt que tel autre ? En effet il peut certainement
se trouver des raisons historiques, psychologiques et anecdotiques
pour expliquer l’élaboration et l’évolution
de la musique bèlè et, ces raisons mêlées,
si toutefois nous pouvions les définir avec précisions,
constituent la complexité même du mécanisme
des interactions.
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