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CHANTÉ NWÈL
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La
tradition des chants de Noël en Guadeloupe |
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Exposé
par Marie-Hélène Joubert à
la Médiathèque Caraïbe, le 2 décembre
2005 |
CHANTÉ
NWÈL
La
tradition des chants de Noël en Guadeloupe
Exposé
par Marie-Hélène Joubert à
la Médiathèque Caraïbe, le 2 décembre
2005
Préambule
Pour clore le
cycle d’une formation universitaire en Ethnomusicologie, ethno-rythmes
et danses du monde à l’université de Nice -
Faculté des Lettres et Sciences Humaines, J’ai soutenu
le 29 septembre 2003, un mémoire intitulé :
La
tradition de Noël en Guadeloupe,
entre célébration religieuse
et ritualisation sociale
D’où
viennent les chants de noël de Guadeloupe avec cette couleur
très spécifique, des chants strictement réservés
à la période qui va de l’avent à la nuit
de Noël ? Ce sont à l’origine pour sûr des
chants à caractère liturgique et religieux.
Ont-ils perdus leurs caractères d’origine pour n’être
plus que des chansons profanes avec ces chanté Nwèl
tous azimuts et souvent à grande échelle ?
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Marie-Hélène Joubert à LAMECA,
2 décembre 2005 |
La
Fête de Noël, une célébration religieuse
imposée avec son folklore |
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«
Pendant la période esclavagiste, seul le domaine de la religion
a véritablement fait l’objet d’une politique d’encadrement
et de contrôle » . (1)
En
effet car, dès 1627 , Richelieu décide que la colonisation
française doit être exclusivement catholique et avoir pour
but l’expansion missionnaire. Pour ce faire, différents ordres
monastiques s’installent pour évincer les juifs et les protestants
déjà présents.
Le code noir promulgué en 1685 et qui ne deviendra caduc qu’avec
l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, prévoit
en son article 2 : « Tous les esclaves qui seront dans nos îles
seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique
et romaine…. ».
A l’article 3 : « Interdisons tout exercice public d’autre
religion que la catholique, apostolique et romaine » …
C’est seulement au début du XX° siècle que d’autres
confessions religieuses commenceront à s’installer en Guadeloupe.
La tradition
de Noël de Guadeloupe prend naissance dans ce contexte imposé.
Les
esclaves ne sont pas spécialement attirés par les pratiques
de la religion catholique, mais ne la rejettent pas non plus. Ils apprécient
le repos dominical et les jours de fêtes prévus par le code
noir à son article 6, et ils en profitent pour s’adonner
à la danse et à la musique. Ils adoptent le panthéon
des dieux des colons, mais d’après le père Labat conservent
en secret leurs croyances, leurs pratiques et leurs dieux.
Pourtant, les pratiques religieuses héritées d’Afrique
sont actuellement très peu visibles en Guadeloupe contrairement
à d’autres pays tels Cuba, le Brésil, Haïti et
Saint-Domingue.
Les jésuites
instruisent les noirs, leur apprennent à jouer de certains instruments
de musique, forment des choristes parmi les esclaves et ils les font chanter
dans leurs paroisses les messes parisiennes. Naturellement le créole
n’était pas admis et le tambour encore moins.
C’est ainsi que le tambour, composante essentielle de la culture
guadeloupéenne sera interdit dans les églises catholique
jusqu’au synode de 1989 (2) qui l’y
admet officiellement comme support de la foi. Cependant, grâce à
des ecclésiastiques avant-gardistes tel le Père Chérubin
CELESTE, le son du tambour a résonné dès 1972 dans
les églises de Baie-Mahault, du Lamentin et de Cadet Sainte-Rose,
avec des messes dites en créole.
Les chants
de Noël, leur insertion dans la musique traditionnelle.
«
Le noir, même quand on a coupé le cordon ombilical qui
le reliait à l’Afrique et qu’on l’a « déculturé
», a gardé son merveilleux pouvoir de création de
nouveaux systèmes symboliques pour s’exprimer dans son authenticité
menacée. » (3)
Les chants de Noël
de la Guadeloupe nonobstant leur origine catholique et leur composition
venant directement d’Europe, ne peuvent se concevoir en dehors de
la tradition musicale des noirs. Ces cantiques, d’un style musical
complètement étranger, qui ont été imposés,
ont été intégrés par les noirs qui leur ont
donné une couleur originale. Ils sont devenus biguine ou gwo ka,
les textes liturgiques sont restés, mais des couplets inventés
par les Guadeloupéens, souvent issus d’improvisation en cours
d’exécution y ont été adjoints : bèlè,
kabolo…
Et c’est
ainsi qu’une forme imposée devient une expression autochtone.
Les
premiers chants de Noël sont des chants liturgiques ou des cantiques
composés en latin. Mais la période de Noël a toujours
été en Occident une fête religieuse empreinte de paganisme.
En effet, ce moment correspond au solstice d’hiver et de tous temps
ont existé des festivités liées à la fin des
jours obscurs et à l’arrivée de la lumière.
Ainsi, le 4 décembre, les Provençaux célébraient
le rite de la fertilité.
Partout, les cantiques ont pour but d’inciter au recueillement,
à la joie, de délivrer un message d’amour et d’espérance,
de réconciliation. Ils contribuent à magnifier la nativité
avec la mise en scène de la crèche. La Guadeloupe, comme
d’autres colonies, ne résiste pas à la fascination
de cette fête qui tombe à la période où les
noirs originellement procèdent au rite de la fécondité
avec la danse de la calenda (4). La calenda,
est une danse qui selon le Père LABAT (5) «
vient de la côte de Guinée, et suivant toutes les apparences,
du Royaume d’Arda ».
Les noirs
s’approprient donc ces pratiques, y adjoignant leurs propres symboles
et transformant les chants selon leur sensibilité.
Dans
l’ambiance joyeuse des chanté Nwel, l’asservissement
est devenu liberté, liberté de création avec les
improvisations de textes, liberté du rythme, du corps qui parfois
se laisse emparer par la danse et liberté de l’esprit qui
se fond dans la musique et communie avec l’environnement
Liberté de transgresser des règles sociales en s’imposant
chez l’autre à n’importe quel moment de la nuit de
Noël.
D’où vient cette tradition de passer de maison en maison
après la naissance du Petit Jésus ? Peut-être d’une
anticipation de la fête du roi Balthazar, ou alors son adaptation
à Noël, cette période étant chômée
donc plus propice à la fête débridée.
Roger Bastide nous parle de cette fête des pastorales dans son livre
« les Amériques noires, au temps de l’esclavage »
: « une autre fête privative des Blancs, était
celle des Pastorales, que l’on retrouve dans toute l’Europe
méditerranéenne et qui se jouaient entre la Noël et
l’Epiphanie –elle mettait au prises des jeunes filles de la
meilleure société, divisées en deux « cordons
», rouge et bleu, et qui entremêlaient leurs chants de bergères
se rendant à Bethléem pour adorer l’enfant Jésus,
de petites saynètes en vers chantés… A l’Epiphanie,
on brûlait les crèches et, tandis que s’achevait ainsi
la fête des Blancs, les Noirs avaient l’autorisation de s’amuser
à leur tour, pour fêter saint Balthazar, le roi de leur couleur,
en allant de maison en maison ou de ferme en ferme chantant, dansant et
demandant de l’argent, ou des vivres… » (6)
Les chants
de Noël, un« lélé a » (7) Chanté
kantik et chanté Nwel.
Les
cantiques de Noël sont un ingrédient majeur du Noël créole.
Jadis, c’est l’Eglise qui autorisait de manière implicite
le démarrage des cantiques de Noël avec le chant « Venez
divin Messie » au cours de la messe du premier dimanche de l’avent.
Les instruments étaient
introduits seulement à la fin de la période de pénitence
que constitue l’avent, donc à la nuit de Noël.
Le soir de Noël,
on continue le chant des cantiques jusqu’à la messe de minuit.
Après la messe, on se déplace de maison en maison, , pour
chanter des cantiques, des « bèlè » basés
sur l’improvisation. On se déplace avec son syak (8),
son chacha (9). Sinon, une bouteille de «
fanta » (10) ou un pot de lait «
guigoz » (11) tient lieu de syak, une
bouteille dans laquelle on a mis quelques cailloux sert de chacha, un
coin de table de tambour et une bouteille frappée, de petite percussion
et parfois, des « kòn (12) à
lambi »
Traditionnellement, en ville comme à la campagne, les orchestres
étaient composés d’accordéon, de guitare, de
siak, de chacha, de triangle, de tambour dibas et de chanteurs.
| Le
répertoire des chants de Noël |
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Il existe une quarantaine
de cantiques de Noël.
Cinq concernent l’Avent, un est destiné à la veille
de la nuit de Noël, cinq sont réservés à la
nuit de Noël et les vingt sept autres pour le jour de Noël.
Cette chronologie n’est plus respectée.
Origine.
En
Europe, des cantiques sont composés pour Noël dès le
Ve siècle, en latin, mais c’est à partir du XIIIe
siècle qu’ils commencent à être traduits en
langue vernaculaire et deviennent des chants populaires. Les cantiques
se développent encore avec l’apparition des pastorales au
cours des XVIIIe et XIXe siècle. Parmi les chants figurant dans
notre épertoire, on date « Il est né le divin enfant
», « Minuit chrétien », du XIXe siècle,
« Adeste fidèles » du XVIIIe siècle et «
Voisin d’où venait ce grand bruit » du XVIIe siècle
(13).
Transmission.
La
transmission s’est faite et se fait encore oralement, par immersion,
Les cantiques ont été enrichis de nouveaux chants tels «
Les anges dans nos campagnes », « Mi bel lanwit » (14),
« Mon filao » (15) et des bèlè
sont constamment crées.
Un mouvement de régénération de la tradition des
chants de Noël a été impulsé fin des années
80 par des gens vivant dans des quartiers où la tradition de Noël
s’est, en fait, toujours maintenue, vaille que vaille.
Mais la tradition de Noël n’est pas uniforme dans l’Ile.
En effet, chaque coutume locale de « chanté Nwel »
répond à une fonction différente tout en restant
établie dans une même tradition ayant pour base la nativité.
La tradition
de Noël que l’on pensait moribonde à la fin des années
70, se renouvelle.
Pendant
la décennie soixante dix, la tradition des chants de Noël
s’étiole, alors que parallèlement les jeunes se réapproprient
la musique gwo ka. La société guadeloupéenne est
en mutation. La cellule familiale devient plus petite avec la maîtrise
de la contraception féminine. Beaucoup plus de jeunes partent étudier
en France. Ils quittent la maison familiale après leurs frères
et sœurs partis pour la métropole avec le BUMIDOM (bureau
de migration des départements d’Outre-Mer). Les familles
accèdent à un autre type de confort avec notamment, les
appartements dans des immeubles en remplacement de la case traditionnelle
alors trop vétuste, la télévision qui se démocratise.
En 1966 est construit l’aéroport international du Raizet,
et le premier Boeing 747 s’y pose au tout début des années
1970. Ceci, conjugué au développement du téléphone
améliore les échanges avec la métropole. Les Antillais
reviennent plus facilement au pays, apportant avec eux une autre culture,
ils sont presque des blancs. Ils font l’admiration de ceux qui n’ont
jamais quitté leur île, surtout quand ils « woul »
(16), car « Le noir qui connaît
la métropole est un demi-dieu » (17).
On essaie de suivre le modèle français, mais on s’aperçoit
que si on est français de nationalité, on ne l’est
pas entièrement par la culture et que les blancs de France ne nous
considèrent pas comme leur égal à cause surtout de
la couleur de notre peau mais aussi de notre accent plat, « car
le nègre en France, dans son pays, se sentira différent
des autres.. …. Au premier regard blanc, il ressent le poids de
sa mélanine » (18).
Par ailleurs, en 1976, une menace d’éruption du volcan «
La Soufrière », entraîne l’évacuation
de plusieurs communes de la Basse-Terre vers la Grande-Terre. Beaucoup
de familles migrantes ne sont plus retournées dans leur section
d’origine. Aussi a-t-on assisté dans les endroits concernés,
à une rupture dans l’entretien et la transmission de certaines
traditions.
Parallèlement, les Antillais assument et revendiquent leur identité,
leur « créolité », avec notamment une nouvelle
génération d’écrivains qui dans les années
80, se déclarent ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques,
mais Créoles, et s’engagent à mieux enraciner leurs
œuvres dans l’esthétique de la tradition orale.
En outre, le parler créole est progressivement réhabilité
jusqu’à être reconnu « langue régionale
faisant partie du patrimoine linguistique de la Nation » par la
loi d’orientation pour l’outre-mer du 13 décembre 2000.
Dans ce contexte de retour aux sources, au début des années
1980, il y a un regain d’intérêt pour les rencontres
de Noël. Dès le premier week-end de l’Avent, en famille,
entre amis, on se retrouve pour créer par les chants, cette atmosphère
si spéciale de l’attente de Noël. Des groupes musicaux
se spécialisent dans les chants de Noël. C’est le cas
notamment de « Kasika », de « Nanm’ », de
Cactus par exemple.
Pratiquement simultanément,
en différents points de la Guadeloupe le Noël traditionnel
est relancé, le terme « chanté Nwel » remplace
celui de « veillée de Noël ».
Les chanté Nwel ont des impacts aussi bien sociologiques, économiques
que spirituelles.
| Benzo
et le groupe KASIKA, un nouveau concept « le chanté Nwel
» |
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A la section Champy
de Fonds-Cacao à Capesterre Belle-eau, on a toujours chanté
Noël, me dit Benzo (19). « Nous
formons une grande famille et nous pratiquons vraiment le partage et la
réconciliation à l’occasion de Noël.
Chaque quartier a sa façon de chanter Noël, des « bèlè
» sont créés chaque année, on pourrait presque
parler du « bèlè » de l’année,
ce sont des « ambians » (20) qui viennent
spontanément, des improvisations sur des évènements
d’actualité ou des messages à adresser aux alentours.
Dans mon quartier on ne chante plus de cantiques depuis un certain temps,
car depuis la fin des années soixante, plusieurs motifs conjugués
, ont entrainé une rupture de la chaine de transmission, mais on
a toujours fait le « bodé » (21) de
Noël. Ce n’est qu’à partir de 1988, que le chant
de Noël s’est transformé en « chanté Nwel
» avec une demande de l’Office Municipal de la Culture et
des Sports de Capesterre Belle-Eau. Cette année là nous
avons innové dans l’histoire des fêtes de Noël.
Le groupe KASIKA créé en 1987 avec une vocation de musique
de carnaval, a joué pour la première fois des chants de
Noël pour un grand public, sur un podium à Fonds Cacao.
Par la suite, le groupe KASIKA a animé des « chanté
Nwel » sur des podiums à Pointe-à-Pitre devant des
milliers de personnes, au vélodrome de Baie-Mahault, faisant chanter
et danser sept mille personnes et au Zénith à Paris.
Lors de ces manifestations, la qualité de la sonorisation est primordiale,
le décor du podium et la mise en scène également,
car nous voulons que les gens ressentent l’ambiance de Noël
comme s’ils étaient chez eux ».
On assiste
alors à une évolution de la tradition qui s’adapte
aux évènements conjoncturels socio-économiques.
Le mode de vie
a changé, d’une part par le type d’habitat qui devient
peu propice au porte à porte du passé. Les maisons individuelles
sont de plus en plus souvent munies de barrières protégeant
la tranquillité des occupants. Il faut ajouter à cela une
augmentation de la délinquance, qui provoque la méfiance,
la prudence et une limitation des déplacements nocturnes à
pied.
Le groupe Kasika a
impulsé une relance de la tradition, en recréant dans un
« lakou » (22) public, facilement
accessible, sécurisé, l’ambiance des Noël d’antan.
C’est ainsi que lors du premier chanté Nwel au vélodrome
de Baie-Mahault, en 2000, un participant a dit à Benzo «
Mèsi, mèsi, paskè jodi la sé fèt
a Gwadloup, gadé sa ki ka pasé alantou aw, ou pa ka vwè
tout’ moun ka chanté, ka dansé, ki rasta, ki jenn’
ki vié tout’ jénérasion mélanjé.
Ou ka vwè dé moun ka chanté a dan an sel kantik ;
si la pé an direktè a ki sa yé, ou pa sav’
ka lot la yé, moun’ oublié ran a yo » (23).
Les chants de Noël
retrouvent là une fonction sociale de divertissement et de rassemblement,
qui complète la fonction religieuse qui domine dans le groupe «
Nwel antan lontan » de Cadet Sainte-Rose.
| «
Nwel antan lontan », une orientation plus spirituelle |
 |
La commune de Sainte-Rose,
tout comme Capesterre-Belle-eau, est une commune rurale où il y
a eu de grandes habitations, des usines, où donc il y a eu des
communautés soudées par le travail de la terre, par une
même lutte pour l’amélioration du quotidien rythmé
par la musique gwo ka. Des joueurs de Gwo ka tels que Kristen AIGLE, Henri
DELOS, Davoux et Morny AIGLE, Loulouse SOPTA, et bien d’autres ont
été les gardiens et transmetteurs de la tradition des chants
de Noël telle que le conçoit le groupe « Nwel antan
lontan » dirigé par madame Fance-Lise LADINE
Dans leur maison à
Cadet Sainte-Rose, dès le dimanche de l’Avent, la télévision
reste éteinte le soir, et toutes les soirées sont consacrées
au chant des cantiques de Noël. Jusque vers la fin des années
1980, cela se passait avec la famille élargie. Par la suite, d’autres
personnes se sont jointes au groupe et au début de 1990, il a pris
des proportions dépassant largement le cadre familial et amical.
Actuellement, des centaines de personnes participent chaque année
à « Nwel antan lontan », ce qui demande la mise en
place d’une organisation spécifique.
Organisation.
Il
n’y a pas de circulation d’argent, l’esprit de partage
étant préservé, chacun offre le boire et le manger
comme dans les Noël d’antan.
Les musiciens.
Il
y a des Ka, un triangle, des chachas, même les enfants peuvent jouer
du chacha à condition qu’ils respectent le rythme approprié.
Sous la direction de France Lise et d’Emile (24),
tout le monde chante à l’unisson, chacun ayant un livret
avec l’ensemble des cantiques. Les joueurs de ka sont des musiciens
choisis pour leur capacité à respecter le caractère
des chants et la kadanss (25) des « kabolo
» (26).
les « chants d’ouverture », distincts des cantiques
doivent inspirer le calme, la paix, l’espoir. Les chants de sorties
incitent la joie, le défoulement ( Michaux veillait ). Les cantiques
sont chantés dans l’ordre du livret, en totalité le
vendredi et le samedi, et partiellement en semaine.
L’intensité du jeu des instruments doit être modérée,
car la priorité est toujours donnée aux voix.
Déroulement.
La
première krèch a lieu invariablement sur le parvis l’église
de Cadet Sainte-Rose, avec l’accord du curé.
Pour Nwel
Antan Lontan, le livret de cantiques garde son rôle de support de
la foi.
Les chants pour « nwel antan lontan » gardent leur force spirituelle
et le livret est une lumière qui apporte la joie, la fraternité,
la communion, la réconciliation et incite au respect mutuel, face
à la dérive sociale que l’on observe depuis quelques
années avec la drogue, le désengagement familial, l’éclatement
des liens familiaux.
Parallèlement, le contenu des chants d’ouverture, nous montre
qu’il ne s’agit pas d’une foi passive, car tout en exhortant
à l’amour fraternel, à la confiance en l’Esprit-Saint,
(chant d’ouverture n°1), ils stimulent les consciences pour
la lutte pour la dignité et contre la répression (chant
d’ouverture n°2).
| A
ces fonctions spirituelle et sociale, s’ajoute une fonction
économique avec le NOEL KAKADÒ
(27)
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A Vieux-Habitant,
commune rurale, la culture du café tenait une grande place, avec
notamment le domaine la Grivelière.
La récolte du café se terminait fin novembre et à
ce moment, les propriétaires terriens organisaient la « cérémonie
du bouquet », fête qui consistait en un grand banquet destiné
à récompenser les travailleurs de la plantation, en particulier
les cueilleuses de café.
A la fin du repas, un bouquet, composé de la dernière branche
de caféier comportant des cerises de café mûres, était
remis à l’une des cueilleuses. La personne choisie était
chargée d’organiser la première krèch (28)
de Noël de l’année. Ensuite, le bouquet passait, de
maison en maison, de section en section jusqu’au jour de l’an,
précédant les krèch chez d’autres femmes ou
jeunes filles de Vieux-Habitant.
Des krèch
ancrées dans la réalité quotidienne.
Les
krèch à Vieux-Habitants, étaient l’occasion
de se retrouver, de partager, de régler ses comptes verbalement
par l’intermédiaire des chants et souvent de se réconcilier.
Le partage, prenait la forme de l’hospitalité, de la nourriture
et de la boisson qui étaient offertes à tous. En effet,
les maisons où se déroulaient les krèch
étaient ouvertes à tout le monde sans exception, ami ou
même ennemi, les plats et les boissons spécifiques à
ce moment de l’année étaient préparés
à l’intention des visiteurs de Noël.
(On retrouve les notions de partage, de réconciliation)
Les chants qui succédaient
aux cantiques au cours de la soirée, étaient souvent des
improvisations qui racontaient des faits, divers ou autres, mais pouvaient
être aussi des chants devenus des standards de Nwel. Ces chants
que l’on appelle des « bèlè » sont inspirés
des chants de travail des cueilleuses de café. Le rythme du bèlè,
le « boula rond » se situe entre le toumblak, le graj et la
biguine.
Les Habissois ont
toujours conservé leur tradition de chant de Noël ; seule
la cérémonie du bouquet était tombée en désuétude.
Mais en 1995, s’incluant dans une politique de relance de l’économie
agricole de la commune, particulièrement du café, et du
développement du tourisme, une initiative de Monsieur Alex NABIS
a abouti à la fête coutumière de « Nwel KAKADÒ
».
Le Nwel
Kakadò recèle des aspects symboliques forts.
Avec l’élection de la reine du Nwèl Kakadò
On y relève, le symbole de la fraternité et de la cohésion
sociale, avec le mélange de toutes les générations,
qui se fait tout naturellement. Les Aînés, sont les sages
qui accompagnent la Reine et le Roi qui sont des jeunes de génération
intermédiaire. Ensuite vient un couple d’enfants qui joue
le rôle de Prince et de Princesse et qui est garant de la pérennité
de cette coutume.
En filigrane, on peut y lire le symbole de la fécondité
et de l’abondance, avec la branche de caféier gorgée
de cerises de cafés mûres sur la coiffe de la Reine. Le choix
même d’une Reine et non d’un Roi renforce ce symbole,
car s’il existe un Roi, son rôle se cantonne à celui
d’accompagnateur et d’aide de la Reine. La présence
de cerises de café est aussi destiné à maintenir
une forme d’enracinement dans le passé et à éviter
une rupture socio-culturelle, car c’est toujours la femme cueilleuse
qui a été détentrice du bouquet.
Enfin, la forme circulaire de l’aire de jeu du bèlè
final symbolise la convivialité et la communion ; symbole qui existe
aussi dans les léwoz (29).
| En
conclusion on peut dire que les chants de noël ont dû aussi
surmonter des tabous pour mériter leur inscription dans le
patrimoine culturel de la Guadeloupe |
 |
« Moun’
ki té ka chanté nwel sété vié jan moun’
» (30) me dit France-Délia Malédon,
la mère de France-Lise Ladine.
Pour certains, notamment les « blancs pays » (31)
et la classe aisée, Noël était une fête essentiellement
religieuse. La veillée de la nuit de Noël servait à
rassembler la famille autour du repas traditionnel, à honorer les
enfants, à l’instar de ce qui se faisait dans la bourgeoisie
en Europe. Dans ces familles, les cantiques n’étaient interprétés
qu’à l’église pendant la cérémonie
de Noël. Les chants qui résonnaient de morne en morne (32)
émanaient de ceux qui ne recherchaient pas une reconnaissance sociale.
Mais la période
de Noël reste pour la majorité des Guadeloupéens une
période où le merveilleux côtoie le quotidien, le
visible l’invisible, où le passé devient présent,
un moment de dépassement de soi. Plusieurs personnes m’ont
affirmé que dès que les « chanté Nwel »
commençent, elles oublient leurs soucis, se sentent en meilleure
forme physique.
la population de Guadeloupe
est très imprégnée de spiritualité. C’est
la raison pour laquelle on observe que, sous une apparence de divertissement,
ces chants gardent souvent dans le fond, leur caractère religieux.
Enfin, le son du ka
qui s’est toujours imposé malgré les interdits religieux
et sociaux, est un ingrédient incontournable de la musique de Noël.
« Pa té ni tanbou avè kantik avan nwel, pa té
ni tanbou a légliz. Mè lè yo té ka désann’
o bou pou ay lanmès minui, sôti Vilaj, sôti, Pijon,
dèpi a falèz a Pwindevu, a Plato nou té ka tann’
tanbou la ka vinn’, nou té sav’ kè fè
nou ay lanmès. Tan bou la té ka rété douvan
légliz, an moun’ té ka gadéy. Pa té
ni tanbou adan légliz la. Apré lanmès sé té
bodé la » (33), me dit un
membre de la TKL (34) de Bouillante.
Marie-Hélène
Joubert

un instantané du Chanté Nwèl de LAMECA, 9 décembre
2005
| NOTES
|
 |
(1)
- Marie-Céline Lafontaine, Le carnaval de l’autre, revue
les temps modernes n°441-442, avril-mai 1983, pp2126-2173. Page 7
de l’article publié sur le site « lameca.org »,
mai 2003
(2) - L’Evêque de Guadeloupe, à cette
occasion a demandé d’utiliser la culture du peuple comme
support de la foi.
(3) - Bastide Roger, les Amériques noirs, l’Harmattan,
Paris 1996, avant-propos.
(4) - Jacqueline ROSEMAIN, la musique dans la société
antillaise, 1605-1902 , Guadeloupe Martique, l’Harmattan, Paris,
1986, page 20
(5) - Le Révérant Père Labat, Nouveau
voyages aux Isles d’Amérique, Paris, 1742, rééd.
éditions des Horizons Caraïbes, fort de France 1972, tome
2 page 401
(6) - Roger Bastide, « Les Amériques noires
», l’Harmattan, Paris, 1996, Page 192
(7) - imbrication de
(8) - Racleur composé du grosse tige de bambou
d’environ 75 cm entaillée horizontalement sur toute sa longueur
et que l’on joue avec les deux mains à l’aide deux
bouts de bambou fin d’environ 20 cm, que l’on frotte dans
le sens de la longueur la main droite faisant le « boula »
sur la partie supérieure et la main gauche le « makè
» sur la partie inférieure
(9) - Idiophone, constitué par une calebasse remplie
de graines que l’on secoue pour donner ou accompagner le rythme
(10) - Boisson pétillante non alcoolisée
aux parfums synthétiques orange et fruit punch que l’on vendait
dans des bouteilles de 33 cl côtelées.
(11) - Marque de lait destiné aux nourrissons
qui était conditionné dans des pots côtelés
en aluminium et que l’on réutilisait comme récipient.
(12) - Conque à lambi, instrument fait d’une
coquille d’un gros mollusque dans laquelle on souffle par un trou
fait à sa base
(13) - Site du Ministère de la culture de France,
Traditions de Noël en France et au Canada, http://www.culture.fr/culture/noel/franc/noel.htm
(14) - Version créole de « Douce nuit »,
paroles de Loulou Boislaville, musicien martiniquais
(15) - Adaptation de Y. LERO
(16) - Quand ils parlent avec l’accent parisien
(17) - Frantz FANON, Peau noire masques blancs, Ed. du
Seuil, 1995, page 15
(18) - Ibid page 121 et 122
(19) - de son vrai nom BENJAMIN Moïse, Ecrivain,
conteur, comédien, chercheur, animateur en culture traditionnelle
de la Guadeloupe (créole, contes, veillées, etc.)
(20) - Ambiance chaude qui appelle le défoulement,
la joie
(21) - Fête de Noël
(22) - Cour intérieure des maisons traditionnelles,
où l’on se retrouvait lors de toute manifestation familiale
(23) - Merci, merci, parce qu’aujourd’hui,
c’est la fête de la Guadeloupe. Regarde ce qui se passe autour
de toi, ne vois-tu pas que tout le monde chante et danse ? Rasta, jeunes,
vieux, toutes les générations sont confondues, on voit deux
personnes utilisant un même recueil de chant, celui-là est
peut-être un directeur quelconque et l’autre on ne sait pas
son rang social, toute séparation de classe est abolie.
(24) - Sœur de France-Lise LADINE
(25) - Les kabolo ont un balancement rythmique particulier,
très syncopé basé, tantôt sur le woulé,
tantôt sur le graj ou le toumblack.
(26) - Improvisation chantée à la suite
d’un cantique sur un rythme très gai.
(27) - Petite écrevisse noire qui abondait dans
les rivières de Vieux-Habitants.
(28) - Il faut comprendre veillée de Noël.
Naturellement il y avait aussi dans chaque maison une crèche en
rapport avec la nativité.
(29) - Soirées gwo ka
(30) - Ceux qui chantaient Noël, (sous entendu de
façon traditionnelle) étaient considérés comme
des gens peu convenables.
(31) - Blancs originaires de Guadeloupe depuis plusieurs
générations, qu’on appelle aussi des « békés
»
(32) - Colline.
(33) - Il n’y avait pas de tambour avec le chant
des cantiques avant la nuit de Noël, il n’y avait pas de tambour
à l’église. Mais quand les gens descendaient au bourg
pour la messe de minuit, venant de Village, de Pigeon, depuis la falaise
de Point de Vue, à Plateau nous entendions les tambours. Nous savions
qu’il était temps d’aller à la messe. Le tambour
restait devant l’église avec un gardien. Il n’y avait
pas de tambour à l’église. Après la messe,
la fête commençait.
(34) - Ti kominoté légliz (Petite communauté
de l’Eglise)
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