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Ernest de Nattes, dernier Gouverneur
de l’ère coloniale, en charge de préparer la
transition avant la mise en place du régime départemental
prévue pour le 1er janvier 1947, procède à
une analyse minutieuse de l’économie de la Guadeloupe
dans une série de discours prononcés en novembre et
décembre 1946 tant devant les Conseillers Généraux
que lors de la séance inaugurale du Conseil Economique départemental.
Compte tenu du contexte et de la clairvoyance dont il y fait preuve,
ses analyses méritent d’être reprises afin de
servir de référence à la fois pour dresser
un bilan à la fin de cette ère coloniale et en vue
de dresser un état des lieux à l’aube de l’aventure
départementale.
La motivation
d’Ernest de Nattes s’explique par les préoccupations
que génère à ses yeux l’avenir de la
Guadeloupe face aux mutations en cours de l’économie
mondiale : « Ce département a survécu tant
bien que mal à la guerre et au blocus. Il est probable que
la paix, la liberté et la prospérité vont lui
poser un problème infiniment plus redoutable parce que le
danger est moins évident, plus sournois. J’ai acquis
la conviction que, si nous ne faisions pas un effort très
profond d’organisation de notre économie, le département
serait mort ou mourant d’ici une dizaine d’années
».
Ernest de Nattes
établit d’emblée un diagnostic du mal guadeloupéen
contre lequel il convient de lutter immédiatement, avant
qu’il ne soit trop tard. Selon lui, les problèmes dont
souffre la Guadeloupe sont des problèmes de pénurie
:
« Nous
avons des problèmes de répartition de matières
premières, des produits fabriqués et des denrées
alimentaires, des problèmes de main d’œuvre, de
production, de transport, d’importations et d’exportations
».
Mais en toile
de fond, le Gouverneur estime que le problème fondamental
de la Guadeloupe est un problème humain :
« Le
danger est encore plus grand que ce qu’il apparaît à
première vue car ce département manque de flamme,
de confiance en lui-même, de foi et de volonté pour
affronter un avenir difficile… ».
Et de déplorer
dans la foulée les insuffisances en matière d’instruction
éducative, politique et civique dont résulte une «
grande crédulité de la masse face aux pêcheurs
en eau trouble qui tentent d’exploiter à leur profit
cette naïveté relative ».
Ernest de Nattes
veut néanmoins positiver et lance un appel à la mobilisation
:
«
Le peuple guadeloupéen n’est pas décadent :
il est tout au contraire animé de la joie et de la volonté
de vivre ; il désire progresser rationnellement vers des
destins meilleurs au même rythme que celui des autres peuples.
Il n’est pas de place en Guadeloupe pour les trublions, les
défaitistes, les amollis, les égoïstes quels
qu’ils soient et d’où qu’ils viennent…
Il faut permettre à la population de concrétiser ses
désirs, ses aspirations, ses volontés légitimes…
».
Ernest
de Nattes passe ensuite en revue les différents aspects de
l’économie mais aussi de la société guadeloupéenne
:
L'ORGANISATION
AGRICOLE ET INDUSTRIELLE
Le
Gouverneur de Nattes déplore d’emblée qu’en
dépit de possibilités variées, l’agriculture
de la Guadeloupe s’oriente de plus en plus vers une «
monoculture en partie double » qui l’inquiète
car si l’on favorise la production de la canne à sucre
et de la banane, c’est au détriment du café,
de la vanille, du cacao, du tabac qui tendent à disparaître
et des cultures vivrières dont les surfaces ensemencées
sont en diminution constante. Il qualifie d’anomalie cette
situation car la Guadeloupe est obligée d’importer
et de payer en devises étrangères des légumes
frais, des légumes secs, des céréales secondaires,
du bétail sur pied,etc.. .qu’elle peut produire en
qualité et en quantité très abondante. Pour
cela, il préconise de mettre en valeur des terres encore
incultes et d’exploiter plus rationnellement celles qui sont
déjà cultivées.
1 - L’industrie
du sucre et du rhum
Conscient
du fait que cette industrie du sucre et du rhum a fait autrefois
la prospérité et la fortune de la Guadeloupe, Ernest
de Nattes met néanmoins en garde contre l’aggravation
de la situation pour ce secteur dont l’équilibre n’était
désormais maintenu que grâce à une politique
de soutien caractérisée. A l’heure où
se profile une rude concurrence étrangère, la Guadeloupe
est confrontée à un appauvrissement des terres dû
à la raréfaction des engrais, à l’usure
et au vieillissement d’une partie du matériel et à
certains procédés en usage. D’où l’urgence
de transformer entièrement une industrie qui souffre principalement
de son organisation et de consentir un effort soutenu de rajeunissement
et de renouvellement provoquant une baisse des prix de revient industriels.
Le Gouverneur préconise
dès lors un véritable bouleversement structurel sous
la forme d’un plan judicieux de concentration des unités
de production :
« Il n’y a pas de place en Guadeloupe pour seize
usines sucre – rhum et pour une centaine de distilleries agricoles.
Il en est beaucoup qui doivent disparaître… Seules des
entreprises modernes et rationnellement exploitées doivent
pouvoir continuer à vivre et à prospérer ».
2 - Les
industries secondaires
Après avoir rappelé
l’importance prise en Guadeloupe, depuis 1940, par les activités
artisanales et industrielles le Gouverneur de Nattes souligne la
nécessité d’encourager, de développer
voire de créer des industries secondaires. Mais il estime
qu’elle doit au préalable combattre son manque d’esprit
d’entreprise :
« La Guadeloupe de 1946 copie, plagie, imite et n’ose
pas encore être elle-même ».
Il sollicite un effort visant à élever le niveau de
vie de la population par la création de nouveaux besoins
et par la réorientation de la main-d’œuvre vers
de nouvelles activités comme la confection d’objets
à destination commerciale élaborés à
partir de ressources naturelles locales.
3 - L’exploitation
du sol et de ses produits
Le Gouverneur estime
essentiel d’assainir l’économie du pays en mettant
fin à sa dépendance alimentaire vis-à-vis de
l’extérieur et, parallèlement en le mettant
à l’abri des conséquences d’une monoculture
spéculative. Pour ce faire, il envisage de développer
les cultures tropicales secondaires comme le café, le manioc,
la vanille ou le cacao ainsi que d’accroître le cheptel
existant. La mise en valeur des terres incultes devrait en être
le premier facteur car elle offre des opportunités multiples
en matière d’exploitation de la forêt, de pâturages,
de la diversification des cultures ou du tourisme.
Il convient parallèlement
d’opérer un aménagement rationnel des eaux prenant
en compte la consommation humaine dans les grandes cités,
l’irrigation des terres et aussi l’éventualité
de créer de l’énergie hydro-électrique
dans un pays dont de nombreuses rivières offrent un incontestable
potentiel de mise en valeur.
Le manteau forestier
abondant de la Basse-Terre ne doit pas faire oublier les handicaps
en la matière de la Grande Terre et de Marie Galante où
les chutes d’eau et les nappes phréatiques sont de
peu d’importance. Il faut donc envisager de rechercher les
méthodes pour y créer la forêt, la développer
et la protéger. La Guadeloupe ne produit que 2/5 de ses besoins
en bois alors que la demande est forte pour les bois de construction
et pour la fabrication de 45.000 fûts par an destinés
à l’industrie rhumière.
Enfin, il faut souligner
l’insuffisance du cheptel guadeloupéen en 1945 : 53.000
bovins, 7000 ovins, 13.000 caprins, 5.500 chevaux et déplorer
la forte chute du nombre de porcins passés de 28.000 en 1939
à seulement 10.000 en 1945 par suite des épizooties.
Il faut rapidement rechercher le moyen au moins de doubler le cheptel
bovin et prévoir dans cette optique l’aménagement
des pâturages de montagne.
LES
QUESTIONS SOCIALES
Selon le
Gouverneur Ernest de Nattes, il convient d’inscrire au premier
rang des problèmes sociaux urgents l’assainissement
du nouveau département de la Guadeloupe. Selon lui, c’est
l’Etat qui doit prendre à sa charge cette opération
en élaborant un plan d’urbanisme judicieux visant à
lutter contre les taudis et à aménager l’habitat
rural et urbain par des réalisations immédiates. Il
faut, au préalable, assécher des marécages,
amener l’électricité et l’eau potable
en tous lieux et, enfin, construire des maisons claires, aérées
et dotées d’un certain confort, adaptées aux
conditions climatiques et sociales de ce pays. Il suggère
dans cette optique de créer un « Office guadeloupéen
de l’habitat » dont la fonction serait de remédier
aux difficultés du logement en construisant et en aidant
les particuliers à construire.
Par ailleurs, il pose
le problème de la sécurité sociale dans le
monde du travail portant d’emblée une critique d’ordre
structurelle :
« J’attribue la déchéance de l’agriculture
dans notre département, pour une part, au régime archaïque
du bail à colonat partiaire. Dans ce système le propriétaire
et le colon sont trop souvent en lutte constante pour s’arracher
les derniers lambeaux d’une production de plus en plus réduite,
aucun des deux n’ayant intérêt à développer,
à transformer, à moderniser, à équiper
l’exploitation. Chacun des deux hésite à engager
des frais ou à faire des efforts dont il sait que l’autre,
qu’il considère comme son adversaire, bénéficiera
par moitié ».
Le Gouverneur de Nattes
rappelle qu’en matière d’application des lois
sociales pour les travailleurs, tout reste encore à faire.
Il déplore l’indolence qui règne dans le monde
du travail :
« En Guadeloupe, la nature est d’une générosité
inépuisable. On peut y vivre très longtemps sans travailler
d’autant que les besoins sont modestes. Il est aisé
de trouver un fruit à pain, une banane. Beaucoup possèdent
un lopin de terre, une « habituée », cédé
par voie de concession. D’autres ont la permission de récolter
sur les terres de leurs employeurs ;les larcins qui restent impunis
les aident à prolonger leur chômage. Ils n’ont
pas l’esprit d’épargne et ne travaillent que
pour satisfaire au jour le jour des besoins très restreints
».
Pour changer
cet état de choses, il propose de faire un effort pour encourager
l’épargne et les moyens de le réaliser comme
l’augmentation des salaires mais il met en garde contre la
diminution de la durée du travail.
LA
MER ET SES RESSOURCES
La
mer est, de l’avis du Gouverneur de Nattes, une autre source
de richesses encore inexploitée en Guadeloupe. Le domaine
marin, malgré une très grande richesse, n’a
jamais été mis rationnellement en valeur alors que
la Mer des Antilles est une des plus poissonneuses du monde avec
abondance de poissons sédentaires et de poissons migrateurs.
Or, on se contente d’une pêche à la ligne ou
à la traîne, de nasses et de petits filets là
où on pourrait créer en Guadeloupe une industrie de
la conserve et du séchage du poisson. Mais il est vrai, estime-t-il,
que tout ceci, comme l’organisation de la pêche, a toujours
été combattu au profit des importations de morue étrangère
bien plus onéreuses.
LE
TOURISME
Autre constat
: l’abondance des ressources touristiques, potentiellement
grosse pourvoyeuse de devises, mais il manque l’équipement
nécessaire : l’équipement hôtelier, des
transports confortables et en nombre suffisant et toutes les commodités
que le touriste est habitué à trouver dans d’autres
pays.
Il faut avant tout se débarrasser de la réputation
d’être une île inaccessible faite par les guides
et publications étrangères alors que dans l’opinion
américaine la région des Caraïbes est la terre
heureuse du tourisme. Il faut aussi améliorer les intercommunications
entre les territoires caraïbes, développer l’équipement
sportif et organiser des sites de camping dans la montagne destinés
aux visiteurs régionaux. Pour attirer les hommes d’affaires
étrangers des hôtels confortables doivent être
construits dans des lieux résidentiels. Enfin, il faut un
plan d’ensemble d’embellissement, à prévoir
notamment dans les plans d’urbanisme, et mobiliser toutes
les bonnes volontés ayant en charge de préparer la
Guadeloupe à recevoir ses touristes.
LE
COMMERCE
Le
commerce de la Guadeloupe, aux yeux d’Ernest de Nattes, souffre
de « la maladie commune à tous les Guadeloupéens
: il vit en circuit fermé, il cuit dans son jus, il mijote
». La Guadeloupe souffre d’un manque réel
de relations avec l’extérieur : « Il faut
briser la cage », précise-t-il ! Le développement
du tourisme, le perfectionnement du port de Pointe à Pitre
et l’aménagement d’un aérodrome doivent
en être les premiers moyens.
La géographie situe exceptionnellement la Guadeloupe à
la croisée des routes commerciales, maritimes et aériennes
de l’Europe vers l’Amérique centrale et entre
les Amériques nord et sud. Elle doit donc sortir du confinement,
de la stagnation, prolonger réellement la France jusqu’aux
confins des Amériques mais aussi se positionner dans la concurrence
régionale des territoires caraïbes : « C’est
bien sur le commerce interrégional et intercontinental que
sa situation, son intérêt social vital et les circonstances
propices invitent la Guadeloupe à fonder son avenir économique
et le bien-être de sa population, à s’organiser
et à lancer ses activités ».
En somme, ce
que veut d’urgence Ernest de Nattes pour la Guadeloupe, c’est
l’élaboration d’un plan évaluant les moyens
et les possibilités d’accomplir et de tracer un programme
de réalisations, c’est rassembler toutes les volontés,
les orienter, les coordonner et leur donner les moyens de travailler.
Cependant, il insiste sur la nécessité vitale de renouveler
la structure économique, d’assurer un certain degré
d’indépendance nationale, de liberté individuelle,
de justice et de sécurité sociale. Le problème
à ses yeux est comment produire plus et mieux pour que l’on
consomme plus et mieux.
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