| extrait
de discours : Aimé CÉSAIRE
(Assemblée Nationale
Constituante, 12 mars 1946)
Mesdames, messieurs,
les propositions de loi qui vont sont soumises ont pour but de classer
la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et la Guyane française
proprement dite en départements français.
Avant même d’examiner le bien fondé de ce classement,
nous ne pouvons manquer de saluer ce qu’il y a de touchant
dans une telle revendication de vieilles colonies.
A l’heure où, ça et là, des doutes sont
émis sur la solidité de ce qu’il est convenu
d’appeler l’Empire, à l’heure où
l’ étranger se fait l’écho de rumeurs
de dissidence , cette demande d’intégration constitue
un hommage rendu à la France et à son génie
et cet hommage, dans l’actuelle conjoncture internationale,
prend une importance singulière.
Cette remarque préjudicielle faite, examinons les propositions
en elles mêmes.
Parmi les raisons qui militent en faveur de leur adoption, nous
découvrons d’abord des raisons historiques et idéologiques
intimement mêlées.
Raisons historiques et idéologiques, nous nous expliquons.
L’intégration réclamée ne constituerait
une improvisation. Ce serait l’aboutissement normal d’un
processus historique et la conclusion logique d’une doctrine.
La Martinique et la Guadeloupe qui sont françaises depuis
1635, qui, depuis trois siècles, participent au destin de
la métropole et qui, par une série d’étapes,
n’ont cessé de s’inclure d’avantage dans
la civilisation de la mère patrie, ont été
le champ de toutes sortes d’expériences politiques,
selon que la métropole passait de la monarchie à la
république, de la république à l’empire,
du césarisme au libéralisme.
Nous qui pouvons juger ces expériences avec le recul de l’histoire,
nous pouvons affirmer, sans risquer de nous tromper, que la tendance
de tous les régimes autoritaires qu’a connus la France
a été de rejeter la Martinique et la Guadeloupe hors
de la communauté nationale et qu’au contraire la tendance
de tous les régimes libéraux qui ont gouverné
la métropole a été d’arracher ces territoires
à l’arbitraire des décrets, pour les admettre
au bénéfice des générosités de
la loi française.
Rappelons, à titre de précision, que sous le Consulat
et l’Empire, les colonies sont déclarées –
nous respectons la terminologie de l’époque, qui a
le mérite de la franchise – « en dehors du droit
national ».
Sous la Restauration, l’article 73 de la charte du 4 juin
1814 déclare que « les colonies sont régies
par des règlements particuliers ». Quant au Second
Empire, il soumet les Antilles à un véritable régime
d’exception, tant sur le plan social, et, en 1869, l’amiral
Rigault de Grenouilly, ministre de la marine et des colonies, déclarait
hautement au corps législatif : dans les colonies «
le travail demeure organisé dans des conditions exceptionnelles
qui ne peuvent changer ».
En face de cette doctrine réactionnaire de discrimination,
très tôt s’est dressée une autre doctrine
: la doctrine républicaine de l’intégration.
Une politique républicaine constante a été
de considérer les Antilles comme une parcelle de la France
et, comme telles, relevant des mêmes lois et des mêmes
règlements que la métropole. La Constitution du 5
fructidor an II stipule que « les colonies seront soumises
à la même loi constitutionnelle que le territoire de
la métropole ».
La seconde République, à son tour, manifeste sa volonté
de « réintégrer » les Antillais dans la
famille française et c’est conformément à
l’idéal des hommes de 1848 que Schoelcher, définissant
la politique coloniale française, devait écrire :
« Elle a toujours été la même, toujours
basée sur les principes de la France qui n’admet pas
plus aux Antilles que dans la métropole de distinction entre
ses enfants, qui leur reconnaît à tous les mêmes
droits et leur impose les mêmes devoirs. »
Enfin, la volonté égalisatrice de la IIIe République
s’est affirmée de manière très nette
et le processus « d’assimilation » des Antilles
ne s’est arrêté que lorsque la République
a commencé à perdre de son dynamisme interne et de
sa foi en elle même.
Nous vous rappelons quelques dates essentielles.
Dès le 8 Septembre 1870, le principe de la représentation
des Antilles au Parlement est adopté ; il devrait être
confirmé et complété le 24 février 1875.
En 1871, application à la Martinique et à la Guadeloupe
de la loi organisant les conseils généraux.
En 1880, application à la Martinique et à la Guadeloupe
de la loi sur le jury.
En 1881, application à la Martinique et à la Guadeloupe
de la loi sur la liberté de la presse et sur la liberté
de réunion
En 1887, application aux Antilles de la loi municipale du 5 avril
1884.
En 1901, application à la Martinique et à la Guadeloupe
de la loi sur la liberté d’association.
De 1884 à 1919, les libertés syndicales sont introduites
aux Antilles.
En 1911, sur la demande expresse des Antillais, les habitants des
îles sont astreints au service militaire obligatoire.
Mesdames et messieurs, tout ce que nous venons de dire de la Martinique
et de la Guadeloupe est également valable pour la Réunion
et la Guyane.
Colonisés, le premier depuis 1638, le second depuis 1604,
ces territoires qui constituent des « marches » françaises,
l’un dans l’océan indien, l’autre dans
le bloc sud-américain, ont toujours été liés
dans la pensée du législateur à la Martinique
et à la Guadeloupe. Au cours de leur histoire déjà
longue, ils ont pâti des mêmes exclusions, ils ont bénéficié
des mêmes mesures libérales que dans les Antilles.
La vérité est que nous sommes là en présence
des vestiges du premier domaine colonial français, des restes
d’un ensemble jadis harmonieux, aujourd’hui mutilé,
qui de la « France équinoxiale » comme on appelait
la Guyane, à cette île de France lointaine que constitue
la Réunion, relevait des mêmes préoccupations
et de la même politique. Toujours les régimes autoritaires
qui se sont installées en France ont pensé que ces
territoires devaient être considérés comme «
terres d’exception ».
Toujours la République (la vraie) a pensé que ces
colonies dont les habitants sont depuis longtemps citoyens français
devraient être appelées à bénéficier
des lois que leurs élus au Parlement contribuent à
faire. (Applaudissements.)
Bref, de 1870 à 1919, la République a pratiqué
à l’égard des Antilles, de la Réunion
et de la Guyane une politique d’intégration, dont la
France s’est d’ailleurs trouvée récompensée
par le patriotisme des populations bénéficiaires.
(Nouveaux applaudissements.)
Le résultat est qu’à l’heure actuelle,
ces territoires sont, de fait à peu près assimilés
à la métropole du point de vue administratif et politique.
Malheureusement ce processus d’assimilation s’est arrêté
dans son élan.
Il s’est arrêté au lendemain d’une guerre
où pourtant les coloniaux n’avaient pas ménagés
leur sang.
Il s’est arrêté au moment même où
en France naissait la législation ouvrière.
L’assimilation s’est arrêtée aux Antilles
et à la Réunion à l’orée de la
justice sociale.
Sous l’influence de quelles puissances ?
Il est facile de le deviner.
Pour dire les choses crûment, le processus d’assimilation
s’est arrêté parce qu’entre le peuple de
France et les peuples des vieilles colonies s’est dressé
un barrage formé par certains intérêts privés.
Ce que vous demandent les propositions de loi qui vous sont soumises
aujourd’hui, c’est de mener à sa conclusion logique
le processus évolutif commencé depuis un siècle
et de couronner l’édifice dont la IIIe République
a jeté les bases.
Nous n’ignorons point que bien des objections ont été
faites à la notion même d’assimilation.
La plupart d’entre elles s’abritent plus ou moins hypocritement
derrière le grand nom de Montesquieu et se recommandent de
la fameuse théorie des climats.
La plupart d’entre elles protestent contre toute uniformisation
contre nature et reprennent la phrase très connue de l’Esprit
des lois :
« Les lois doivent être tellement propres au peuple
pour lequel elles sont faites que c’est un grand hasard si
celles d’une nation peuvent convenir à une autre. »
Mais nous répondrons que c’est ce même Montesquieu
qui a écrit des pages cinglantes contres l’esclavage
des noirs, et que ce dont il s’agit aujourd’hui, c’est,
par une loi d’assimilation, mieux d’égalisation,
de libérer près d’un million d’hommes
de couleur d’une des formes modernes de l’esclavage.
(Applaudissements.)
Quant à ceux qui s’inquiéteraient de l’avenir
culturel des populations assimilées peut-être pourrions-nous
risquer de leur faire remarquer qu’après tout ce qu’on
appelle assimilation est une des formes normales de la médiation
dans l’histoire et que n’ont pas trop mal réussi
dans le domaine de la civilisation, ce Gaulois à qui l’empereur
romain Caracalla ouvrit jadis toutes grandes les portes de la cité
romaine. (Applaudissements sur divers bancs.)
Nous ajoutons d’ailleurs que l’assimilation qui vous
est aujourd’hui proposée, loin d’être une
assimilation rigide, une assimilation « géométrique
», une assimilation contre nature, est une assimilation souple
intelligente et réaliste.
Quand nous disons assimilation géométrique, nous pensons
à l’attitude prise à cet égard par la
Révolution française. Lors de la discussion de la
Constitution de l’an III, Boissy-d’Anglas, rapporteur
des questions coloniales, en vint à prononcer cette phrase
caractéristique :
« Que les colonies soient toujours françaises, au lieu
d’être seulement américaines ; qu’elles
soient libres sans être indépendantes ; que leurs députés,
appelés dans cette enceinte, y soient confondus avec ceux
du peuple entier. »
Et il ajoutait :
« Les colonies seront soumises aux mêmes formes d’administration
que la France. Il ne peut y avoir qu’une bonne manière
d’administrer, et si nous l’avons trouvée pour
les contrées européennes, pourquoi celles d’Amérique
en seraient-elles déshéritées ? »
Il est clair que notre époque, férue, à juste
titre , de sociologie et d’ethnographie, ne saurait souscrire
entièrement à de telles paroles, encore, qu’à
notre avis, elles recèlent beaucoup plus de vérité
qu’on n’est en général disposé
à l’admettre.
Quoi qu’il en soit l’assimilation qui vous est proposée,
pour s’inspirer du même idéal de justice que
la politique coloniale de la Convention, s’en écarte
par le souci qu’elle manifeste de tenir compte de contingences
spéciales liées à la situation géographique
des vieilles colonies du continent américain et de l’océan
Indien. On ne fait rien quand on a la géographie contre soi.
Or, en la circonstance, ce n’est pas seulement l’histoire
que nous avons avec nous. C’est aussi la géographie.
En effet tout en affirmant le principe de l’unité française
et l’extension du régime de la loi à des territoires
qui, jusqu’ici ne relevaient que du régime arbitraire
des décrets, les propositions qui vous sont présentées
n’empêchent pas de laisser éventuellement aux
conseils généraux de la Martinique, de la Guadeloupe,
de la Réunion et de la Guyane, certains pouvoirs qui leur
seraient propres.
Toutes choses dont il sera utilement débattu quand viendra
devant l’Assemblée la discussion sur les pouvoirs des
assemblées locales et départementales.
Nous ajoutons même, qu’étant donné les
conditions géographiques dans lesquelles se trouvent la Martinique,
la Guadeloupe, la Guyane française et la Réunion,
nous admettons qu’un règlement d’administration
publique intervienne pour accorder aux préfets des nouveaux
départements des pouvoirs un peu plus étendus que
ceux qui leur sont consentis dans la France continentale, et ceci
afin qu’ils puissent régler immédiatement certaines
affaires qui sont de la compétence du gouvernement central.
Tel sont, mesdames et messieurs, l’esprit des projets d’assimilation
qui vous sont proposés.
Leur originalité est de restituer à la représentation
nationale des questions qui jusqu’ici ont été
abusivement considérées comme des chasses gardées
de l’exécutif et de tenir compte de la justice sans
rompre cependant avec les réalités.
C’est parce que les textes qui vous sont proposés sont
à la fois réalistes et humains que nous nous opposons
à toute contre-proposition destinée à les modifier
considérablement.
Nous savons que certains auraient souhaité des stipulations
autres que celles qui vous sont soumises.
Les textes qui sont proposés rangent carrément la
Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française et la Réunion
sous le régime de la loi française, sauf dispositions
contraires de celle-ci.
Certains auraient préféré une autre formule
selon laquelle ne seraient appliquées aux territoires considérés
que certaines lois, sur indication expresse de l’Assemblée
nationale.
L’inconvénient d’une telle substitution serait
d’enlever toute portée véritable à la
réforme, de faire des nouveaux départements diminués,
des départements d’exception et, tout compte fait,
de ne pas changer grand chose au régime existant.
Une autre opinion serait de subordonner l’application des
lois dans les nouveaux départements à la demande expresse
de leur assemblée locale.
Nous répondons nettement que l’adoption d’une
telle formule serait la négation de l’assimilation
, et relèverait plutôt de la notion de fédération,
puisque, en dernier ressort, le pouvoir législatif appartiendrait
à une assemblée locale libre d’opérer
une sélection parmi les mesures prises par l’Assemblée
nationale, sans compter que cette assemblée locale, dans
des pays soumis à l’emprise d’une féodalité
agissante, n’aurait pas toujours toute l’indépendance
désirable pour l’application d’une politique
progressiste et démocratique.
Pour nous, fidèles à une doctrine républicaine
constante, nous pensons que seule l’Assemblée nationale,
dépositaire de la volonté de la nation, peut faire
la loi et déterminer le champ géographique d’application
de la loi, soit qu’elle l’étende soit qu’elle
la restreigne.
Nous voilà ramenés au projet d’assimilation
proposé.
Il ne convient ni de l’altérer, ni de le dénaturer
: sa portée est à ce prix et c’est pour cela
que nous nous permettons d’en résumer l’économie.
Dire que toute loi doit être appliquée à la
Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane française
et à la Réunion, sauf spécification contraire
de l’Assemblée nationale cela signifie :
1°) Que la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française
et la Réunion entrent dans la famille française et
participent au destin de la France sur un pied d’égalité
avec les départements métropolitains.
Cela veut dire :
2°) la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et la Guyane
française tout en comprenant la nécessité qu’il
peut y avoir d’adapter certaines mesures générales
à des conditions géographiques ou économiques
spéciales laissent le soin de cette adaptation, non plus
aux ministres, mais au Parlement et souhaitent voir admettre le
principe que l’assimilation doit être la règle
et la dérogation l’exception.
La commission des territoires d’outre-mer vous demande donc
de vous en tenir aux propositions telles qu’elles ont été
présentées.
Leur avantage, mais un avantage décisif, est d’avoir
une grande portée internationale tout en satisfaisant à
toutes les conditions qui font qu’une constitution peut être
dite bonne.
Pour qu’une constitution soit bonne, nous dit Jules Simon,
il faut qu’elle soit en harmonie « avec les besoins,
les vœux, les mœurs des habitants ».
L’assimilation que nous proposons satisfait à toutes
ces conditions.
En ce qui concerne les mœurs, déjà en 1890, dans
l’exposé des motifs de leur projet d’assimilation
des vieilles colonies, MM. Isaac et Allègre écrivaient
ces mots qui vrais pour le passé, le sont plus encore pour
le présent :
« La population des trois colonies qui nous occupent (la troisième
étant la Réunion) est éminemment française
; les agglomérations urbaines y sont assez importantes et
assez nombreuses pour former des centres administratifs ; les communes
y sont organisées depuis longtemps et fonctionnent dans des
conditions satisfaisantes.
« C’est en vertu de ces considérations ajoutaient-ils,
que le projet dispose, d’une manière générale,
qu’à l’avenir les lois votées par la métropole
seront, de plein droit, applicables aux colonies de la Martinique,
de la Guadeloupe et de la Réunion, à moins que le
législateur ne juge, au moment du vote, cette application
impraticable ou dangereuse et n’en décide autrement.
»
On ne saurait mieux dire.
Si des mœurs, nous passons aux besoins, la démonstration
pour être plus longue, n’en sera pas moins aisée.
Pour notre part, nous considérons que seule l’assimilation
résout les problèmes des vieilles colonies et répond
à leur besoins actuels.
Du point de vue administratif, nous constatons que les problèmes
de la Martinique et de la Guadeloupe tout particulièrement
deviennent d’une telle délicatesse que le seul ministère
des colonies dont la compétence va de l’enseignement
aux travaux publics aux questions judiciaires, est incapable de
les résoudre avec toute l’autorité, la pertinence
et la célérité désirables.
Le présent projet d’assimilation, en restituant aux
divers départements ministériels des services qui
logiquement leur appartiennent, mais qui se trouvent actuellement
dépendre du ministère des colonies, allégera
de manière appréciable un appareil administratif trop
lourd et trop compliqué pour être efficace.
Mais si les Antilles et la Réunion ont besoin de l’assimilation
pour sortir du chaos politique et administratif dans lequel elles
se trouvent plongées, elles en ont surtout besoin pour sortir
du chaos social qui les guette.
Tous les observateurs sont d’accord pour affirmer que les
problèmes sociaux se posent à la Martinique, à
la Guadeloupe, à la Réunion avec une acuité
telle que la paix publique en est gravement menacée.
La raison en est que presque aucun effort n’a été
fait pour assurer aux travailleurs antillais et réunionnais
un statut économique et social en harmonie avec le statut
politique dont il jouit depuis un siècle.
Citoyen français comme l’habitant de Paris ou de Bordeaux,
le Martiniquais, par exemple, se trouve à l’heure actuelle
aussi peu protégé que l’habitant de la forêt
ou du désert contre l’ensemble des risques sociaux.
Dans un pays à salaire anormalement bas et où le coût
de la vie se rapproche très sensiblement du coût de
la vie en France, l’ouvrier est à la merci de la maladie,
de l’invalidité, de la vieillesse sans qu’aucune
garantie lui soit accordée.
Pas d’indemnité pour la femme en couches.
Pas d’indemnité pour le malade.
Pas de pension pour le vieillard.
Pas d’allocation pour le chômeur.
En 1840, étaient publiés en France les résultats
de l’enquête Villermé, sous le titre : Tableau
de l’état physique et moral des ouvriers.
Aujourd’hui, les descriptions de l’enquête Villermé
ne sont plus en France qu’un document historique, mais elles
s’appliquent encore cruellement à la réalité
antillaise.
Mesdames, messieurs, c’est là un fait sur lequel il
convient d’insister : dans ces territoires où la nature
s’est montrée magnifiquement dangereuse règne
la misère la plus injustifiable.
Il faut, en particulier, avoir visité les Antilles pour comprendre
ce qu’il y a de faux dans la propagande officielle qui tend
à les présenter comme un paradis terrestre. En réalité,
dans des paysages qui comptent parmi les plus beaux du monde on
ne tarde pas à découvrir des témoignages révoltants
de l’injustice sociale. A côté du château
où habite le féodal – l’ancien possesseur
d’esclaves – voici la case la paillote avec son sol
de terre battue, son grabat, son humble vaisselle, son cloisonnement
de toile grossière tapissée de vieux journaux. Le
père et la mère sont aux champs. Les enfant y seront
dès huit ans ; ils feront partie de ce qu’on appelle
là-bas « les petites bandes » d’un terme
qui rappelle assez curieusement « les petites hordes »
de Fourier. La tâche est rude sous le soleil ardent ou parmi
les piqûres de moustiques. Au bout de quelques années,
pour celui qui s’y adonne et qui n’a pour tromper sa
faim que les fruits cuits à l’eau de l’arbre
à pain, il y a la maladie et l’usure prématurée.
Voilà la vie que mènent les trois quarts de la population
de nos îles.
Si, plus favorisé, plus instruit, l’Antillais échappe
à la servitude de la glèbe il deviendra petit fonctionnaire,
et injustement repoussé des cadres généraux
auxquels ses diplômes français devraient donner accès,
refoulé dans des cadres dits « locaux », loin
du ministre des colonies, loin de ses faveurs, sans garantie contre
l’arbitraire du gouverneur, sans audience rue Oudinot, à
la fois humilié et désarmé, il végétera,
soumis à toutes les brimades d’une administration impitoyable.
En réalité, dans des pays qui sont pourtant vieille
citoyenneté française, la notion de « cadre
local » est une survivance fâcheuse du code de l’indigénat,
survivance contre laquelle doivent s’élever tous ceux
qui, comme nous, sont partisans de la doctrine : « à
diplôme égal, ou à travail égal, salaire
égal ». (Applaudissements à l’extrême
gauche et sur les bancs.)
Pour nous résumer, nous n’hésitons pas à
affirmer que, dans l’état actuel des choses, près
d’un million de citoyens français, natifs des Antilles,
de la Guyane et de la Réunion, sont livrés sans défense
à l’avidité d’un capitalisme sans conscience
et d’une administration sans contrôle. Et alors, on
se prend répéter le mot de Diderot :
« Avoir des esclaves n’est rien. Ce qui est intolérable,
c’est d’avoir des esclaves en les appelant citoyens.
» (Applaudissements à l’extrême gauche
à gauche et au centre.)
Assimiler les Antilles et leurs sœurs à la France ne
signifie pas seulement introduire plus de justice dans la société
d’outre-mer, cela signifie aussi prendre l’initiative
d’une politique qui, à brève ou longue échéance,
assainira l’économie de ces territoires en arrachant
à de véritables monopoles privés des industries
dont dépend toute la vie de ces colonies.
On comprendra ce que nous voulons dire lorsque nous préciserons,
pour tout le monde, que l’économie antillaise, comme
l’économie réunionnaise est faussée parce
qu’elle se trouve dans la dépendance de dix familles
qui, après s’être mises à l’abri
de la concurrence mondiale par le jeu de complicités qu’il
faudra dénoncer un jour, réussissent à imposer
leurs produits à la métropole à des taux supérieurs
aux prix mondiaux, comme elles imposent au prolétariat antillais
ou réunionnais les salaires les plus bas du monde.
C’est dire que pour des raisons non seulement sociales, mais
encore économiques, nous souhaitons de toutes nos forces
l’extension aux Antilles et aux territoires analogues du grand
mouvement qui a été inauguré en France et qui
tend, sur la base des nationalisations, à organiser la production
et surtout à la développer en fonction de l’intérêt
général et non plus de quelques intérêts
privés.
Bref, nous demandons à l’Assemblée d’approuver
les trois propositions qui lui sont présentées parce
que nous pensons qu’il ne doit pas y avoir deux capitalismes
: le capitalisme métropolitain que l’on combat et qu’on
limite, et le capitalisme d’outre-mer que l’on tolère
et que l’on ménage. (Applaudissements.)
Nous en arrivons à nos conclusions.
L’assimilation qui vous est proposée est conforme aux
vœux des populations.
Dès 1838, le conseil colonial de la Guadeloupe réclamait
pour les populations antillaises le droit « d’être
soustraites à l’exception coloniale » et d’être
« replacées dans le droit commun des Français
».
En 1865, le baron de Lareinty, délégué de la
Martinique au comité consultatif, formulait de la manière
suivante les aspirations de la colonie :
« On répète sans cesse que les colonies sont
françaises par leurs sentiments, par leur territoire, par
leurs idées et par leur esprit de nationalité ; rien
n’est plus vrai ; elle sont unies à la France par tout
ce qui peut créer un lien indestructible…Mais si on
le reconnaît, qu’on n’hésite donc plus
à proclamer que les colons doivent jouir des droits attachés
à la qualité de citoyens français et vivre
sous des institutions qui sont, en France, l’un des éléments
les plus puissants de la nationalité…C’est là
ce qui leur manque ; des institutions surannées élèvent
entre la France et les colonies, qui sont aussi la France, une barrière
qu’il est temps d’abaisser. »
Ce que les représentants de la Martinique et de la Guadeloupe
disaient déjà sous la Monarchie ou sous l’Empire,
les parlementaires antillais le reprirent à l’adresse
de la IIIe République.
Le 15 juillet 1890. M. Isaac sénateur de la Guadeloupe, et
M. Allègre, sénateur de la Martinique, déposaient
sur le bureau du Sénat une proposition de loi tendant à
classer la Martinique et la Guadeloupe en départements français.
En 1915, MM. René Boisneuf et Lagrosillière, respectivement
députés de la Guadeloupe et de la Martinique, déposaient
une proposition de loi dans le même sens.
En 1919, c’est au tour de M. Henry Lémery, député
de la Martinique.
Et ce ne sont pas seulement les parlementaires antillais qui réclament
l’assimilation. Ce sont également les assemblées
locales des deux colonies.
Parmi les innombrables vœux qu’elles émettent
à cet effet, nous ne voulons vous en lire qu’un : le
plus récent. C’est celui que le conseil général
de la Martinique a voté en novembre 1945 lors de sa première
réunion :
« Le conseil général de la Martinique, réuni
en session ordinaire, salue l’Assemblée nationale constituante,
le Gouvernement de la République française et son
chef le général de Gaulle. Il fait confiance aux élus
du peuple, à l’Assemblée constituante pour une
véritable renaissance française par l’application
intégrale du programme du C.N.R. et son extension aux vieilles
colonies françaises, notamment en ce qui concerne les industries
clés. Il espère que la nouvelle constitution française
fera droit aux revendications unanimes et constantes des vieilles
colonies en ce qui concerne leur assimilation aux départements
français. Le conseil général s’engage
à collaborer pour développer le prestige de la France
qu’il désire voir forte et heureuse. Vive la République
! Vive la France ! »
Ce vœu, si noblement exprimé, nous vous demandons de
le prendre en considération.
Nous savons que certains essaient de soulever contre le projet des
objections d’un ordre très particulier, des objections
d’ordre financier notamment. Nous savons que certains seraient
assez partisans d’ajourner la réforme, sous prétexte
qu’elle coûterait peut-être à la France.
Ces objections nous les réfuterons plus longuement quand
l’occasion s’en présentera, comme nous les avons
réfutées dans notre rapport annexe.
Cependant, dès maintenant, je tiens à dire que si
l’admission de nouveaux territoires dans la famille française
doit imposer des charges nouvelles à la métropole,
elle lui apporte aussi des ressources nouvelles et des budgets parfaitement
équilibrés.
Et puis j’ajoute – et c’est par là que
je veux terminer – que si, par impossible, l’application
de la loi nouvelle devait entraîner pour la France des dépenses
supplémentaires, il serait indigne de ce pays, indigne de
cette Assemblée, de s’arrêter, en un problème
aussi important, à d’aussi mesquines considérations.
Depuis quelque temps, notre pensée se reporte invinciblement
à la grande époque de 1848. A cette époque
aussi, de graves questions se posaient et parmi elles, comme aujourd’hui,
la question coloniale. Il s’agissait de savoir si on allait
abolir, ou non, l’esclavage.
En ce temps là, comme aujourd’hui, on se rendait compte
que le vieux système ne pouvait durer, mais on hésitait
à faire le geste décisif qui allait le précipiter
dans l’oubli.
Et il y avait des gens pour dire : « l’esclavage est
abominable, certes, et moralement indéfendable. Mais, voyez
comme il coûterait cher à la France de l’abolir.
»
Eh bien ! en 1848, un grand homme s’est levé : c’était
un alsacien. Victor Schoelcher (Applaudissements), que les noirs
de mon pays ne sont pas prêts d’oublier. Mettant l’honneur
de la nation au dessus de tout et s’insurgeant contre je ne
sais quelle dictature de la comptabilité, il prononça
une phrase qui mérite d’être redite :
« Ce serait 260 millions que la métropole aurait à
payer pour faire disparaître la servitude qui souille encore
quelques terres françaises. La France doit donner cette somme
; et elle la donnera. Il faudrait désespérer de la
grande nation si l’on pouvait douter d’obtenir des Chambres,
l’argent nécessaire pour désinfecter les colonies.
Elle a pu donner un milliard aux émigrés ; et elle
ne pourrait payer l’affranchissement ! Nous ne voulons pas
le croire ! Il ne s’agit pas du Trésor ; il s’agit
de la morale ! »
Eh bien ! Mesdames, messieurs, nous avons confiance dans cette Assemblée,
certains qu’elle n’entachera son geste d’aucun
marchandage.
Quatre colonies, arrivées à leur majorité demandent
un rattachement plus strict à la France.
Vous apprécierez cette pensée à sa juste valeur,
j’en suis sûr, à cette heure où l’on
entend des craquements sinistres dans les constructions de l’impérialisme.
Ce que nous demandons, c’est de faire que l’expression
« France d’outre-mer » ne soit pas une vaine figure
de rhétorique.
Plus ambitieusement encore, nous vous demandons, par une mesure
particulière d’affirmer solennellement un principe
général, à savoir que, dans ce cadre que l’on
commence à appeler l’Union française il ne doit
plus y avoir de place, pas plus entre les individus qu’entre
les collectivités, pour des relations de maîtres à
serviteurs, mais il doit s’établir une fraternité
agissante aux termes de laquelle il y aura une France plus que jamais
unie et diverse, multiple et harmonieuse, dont il est permis d’attendre
les plus hautes révélations. (Applaudissement.)
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