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Joseph
PITAT, l'homme fort du nouveau département
Président
du Conseil Général et maire du chef-lieu, Basse-Terre,
depuis 1945, Joseph Pitat fait véritablement figure d’homme
fort du nouveau département créé en 1946. Il
se singularise alors, au sein de la classe politique, par son charisme
et par l’autorité dont il fait preuve dans l’exercice
de ses fonctions politiques.
Pourtant,
paradoxalement, peu d’éléments plaidaient en
sa faveur peu de temps auparavant, laissant penser qu’il se
retrouverait ainsi au devant de la scène au cœur de
l’arène politique fort agitée de l’immédiate
après guerre : ce jeune médecin natif du Moule, récemment
installé à Basse-Terre, force en effet l’admiration
par sa fulgurante ascension alors qu’il était totalement
inconnu du plus grand nombre avant la guerre, a fortiori au sein
du microcosme politique.
Joseph Pitat appartient, certes, à cette nouvelle génération
d’élus de 1945 sensibilisés à la chose
politique au cours de leurs études dans les universités
françaises en pleine expérience du Front Populaire.
Mais il lui a fallu bien d’autres atouts pour devenir le maire
de cette ville de Basse-Terre dont la réputation de ville
bourgeoise est à peine usurpée. Il figure dans les
annales de cette ville à la fois comme son premier médecin
noir et son premier maire noir, elle qui n’avait auparavant
choisi que des édiles blancs ou mulâtres.
La dynamique
électorale de l’après guerre en faveur des partis
de gauche ne suffit pas, non plus, à expliquer son succès
dû en grande partie à l’influence de son oncle,
Clovis Renaison, leader des socialistes Basse-Terriens, bien implanté
dans la bourgeoisie mulâtre du chef-lieu, auquel il renvoie
par ailleurs l’ascenseur en le faisant élire, en cette
année 1946, Conseiller de la République. Mais Joseph
Pitat a surtout acquis sa popularité lors des mémorables
événements du 2 mai 1943 marqués par la fusillade
du Champ d’Arbaud et la mort du jeune Serge Balguy. C’est,
en effet, le docteur Pitat qui apporta les premiers soins aux manifestants
blessés par balle par les gendarmes dépêchés
par Constant Sorin pour étouffer leur acte de Résistance
et qui eut le courage de s’opposer à leur arrestation
lorsque les autorités se présentèrent à
son cabinet médical.
On peut au même
titre s’étonner de trouver ce jeune élu, sans
la moindre expérience politique, à la tête du
Conseil Général traditionnellement présidé
par des politiciens d’envergure rompus aux ficelles d’une
tâche qui n’est pas de tout repos. La logique voudrait
que ce poste échoit, en 1945, à celui qui en 1940,
puis de nouveau en 1943, a défendu avec brio l’honneur
et l’intégrité de cette Assemblée en
s’opposant à sa mise sous tutelle par les autorités
vichyssoises. Paul Valentino s’est, en effet ouvertement opposé
au Gouverneur Sorin, exhumant une vieille loi de 1872 pour revendiquer
la direction de la colonie pour le Conseil Général
du fait du constat de carence de l’Administration gubernatoriale.
Ce faisant, il s’est suffisamment exposé pour subir
en retour les exactions du régime qui, après le Fort
Napoléon, le déporte aux Îles du Salut, en Guyane.
Son retour providentiel dans la colonie au moment où elle
s’apprête à basculer dans le camp de la France
Libre lui vaut le titre de premier Résistant et la possibilité
de représenter la Guadeloupe au Comité français
de libération nationale à Alger. Mais, en 1945, Paul
Valentino est bien trop impliqué dans les manœuvres
politiciennes et les tripatouillages électoraux pour faire
l’unanimité des voix de gauche sur son nom. Aussi,
la présidence du Conseil Général qui est l’émanation
d’un vote consensuel, lui échappe-t-elle. Mais les
socialistes étant majoritaires en sièges au sein de
cette Assemblée, faute de leur leader politique pointois,
désignent à ce poste, son équivalent Basse-Terrien,
Joseph Pitat.
Une fonction dont il s’acquitte avec brio entre 1945 et 1949,
c’est-à-dire précisément au moment où
la mutation historique est essentielle pour cette institution qui
s’apprête à perdre ses prérogatives passées
pour cause d’assimilation, du fait du vote de la loi de départementalisation.
Joseph Pitat fait figure, à ce poste, de dernier rempart
face à une Administration qui ne rêve que d’accroître
les pouvoirs de ses Préfets. D’autant qu’elle
n’acceptera pas de subir une nouvelle humiliation après
celle infligée au Préfet Pougnet par ce Conseil Général
qui, après avoir émis une motion de désaveu
contre ce tout premier Préfet arrivé un mois plus
tôt, mandate le Président Pitat pour aller l’inviter
à quitter immédiatement le Département.
Comme ses amis
socialistes, il fait part de ses réticences face au vote
de cette loi d’assimilation. Le 19 mars 1946, le jour même
où est enregistrée cette loi au Journal Officiel,
il prononce au Conseil Général ce mémorable
discours durant lequel, prenant fait et cause pour les ouvriers
en grève dans le secteur sucrier, il en profite pour clarifier
son point de vue sur les débats en cours :
«
Le protocole veut qu’on ne s’adresse pas au chef de
la colonie lorsqu’il se trouve dans cette enceinte. Cependant
nous aurions aimé et désiré lui faire connaître
aujourd’hui les légitimes et justes revendications
du monde du travail que nous, Conseillers Généraux,
sommes décidés à soutenir dans le conflit actuel
qui s’annonce très grave... Si le conflit existe, ce
n’est peut-être pas tout à fait de sa faute.
Nous devons l’aider puissamment et mettre tout notre poids
dans le plateau de la balance.
Mais il y a, de l’autre côté de l’Atlantique,
le Département, le Ministère des Colonies. Il est
temps qu’il sache qu’il existe une évolution
sociale, une révolution même. Il est temps qu’on
comprenne qu’il est très difficile, à 1800 lieues
de la Guadeloupe, d’être renseignés avec précision
et de prendre des décisions justes et équitables.
Qu’on le sache. Qu’on sache aussi que ceux qui sont
sur place connaissent mieux les problèmes guadeloupéens
que ceux qui détiennent les leviers de commande de l’autre
côté de l’Océan.
Au moment où l’assimilation est à l’ordre
du jour, il serait sage d’examiner de façon attentive
les questions coloniales. L’assimilation est un grand mot,
mais physiologiquement on ne peut assimiler que les choses assimilables.
Si nous ne pouvons trouver de compréhension de l’autre
côté de l’Atlantique, il ne faut pas parler d’assimilation.
Le peuple de ce pays n’a pas ménagé son sang
pour la France, il n’a pas non plus reculé au moment
de la crise monétaire. Mais lorsqu’il demande la substance
nécessaire pour alimenter les bras qui font la prospérité
du pays, on objecte que c’est le Département qui doit
trancher la question. Nous trancherons la question et nous ferons
entendre raison au Ministère des Colonies.
Secrétaire, prenez note, je tiens à ce que cette déclaration
soit inscrite au procès-verbal afin qu’elle figure
aux archives du Conseil Général, car il faut que le
Département connaisse le point de vue du pays. .
Si demain, on trouve certains d’entre nous morts dans les
coins de rues, qu’importe ! Ce sacrifice sera nécessaire
pour que les générations suivantes aient un peu de
bien-être.
Qu’on sache que nous sommes décidés à
régler ce conflit dans un sens juste et équitable.
Les légitimes revendications du monde du travail doivent
être entendues et prises en considération. Il est temps
que nous finissions avec cette minorité de sans - visages,
avec cette minorité d’exploiteurs avoués ou
occultes, tantôt en Guadeloupe, tantôt de l’autre
côté de l’Océan, sans foi ni loi, n’ayant
qu’un but: l’exploitation la plus éhontée,
à leurs avantages, du département.
Si demain, nous devons être département français,
ne devrons-nous pas bénéficier des mêmes avantages
que nos frères métropolitains ? Pourquoi cette différence
entre la France métropolitaine et la France coloniale ? Serions-nous
des frères bâtards ?
Puisque nous sommes Français, nous devons l’être
cent pour cent .
Nous ne voulons pas que la France d’aujourd’hui, celle
de de Gaulle, soit comme celle de Pétain, en ce qui concerne
ses rapports avec les peuples des colonies. S’il en était
ainsi en Guadeloupe, nous dirions la France tout court, et nous
saurions désormais à quoi nous en tenir .
Messieurs, les dés sont jetés, les jeux sont faits,
les groupes vont se réunir et le Département connaîtra
notre position ».
Délibérations du Conseil général (Session
extraordinaire du 19 mars 1946).
Joseph Pitat,
en sa qualité de Président du Conseil Général,
suite à l’annonce du vote de la loi d’assimilation,
adresse néanmoins au Ministre des Colonies le télégramme
suivant :
La Guadeloupe,
vieille terre française depuis trois siècles apprend
avec joie et émotion vote par Assemblée Constituante
loi Assimilation.
Conseil général interprète sentiment profond
Pays- Vous prie agréer et faire agréer Chef Gouvernement
et Assemblée sa vive gratitude et vous renouvelle à
cette occasion indéfectible attachement population à
la France, berceau de la liberté et de la justice, stop-
Ce nouveau témoignage de la confiance de la Mère Patrie
généreuse, nous permet d’espérer que
la grave crise sociale et économique que traverse notre Département,
recevra à bref délai solution juste et équitable
dans sens aspirations Pays tout entier. – Pitat.
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