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Paul
VALENTINO et la loi d'assimilation
En dépit
d’une longue et fort riche carrière politique, le nom
de Paul VALENTINO est désormais systématiquement associé
au souvenir des débats qui ont abouti au vote de la loi du
19 mars 1946 classant les quatre vieilles colonies de la Guadeloupe,
la Guyane, la Martinique et la Réunion en départements
français.
Pour
les besoins de la propagande, au plus fort des joutes électorales
qui l’ont opposé à ses ennemis jurés
communistes, ces derniers n’ont eu de cesse de le désigner
comme le seul opposant à cette loi dite d’assimilation.
A telle enseigne que, dans la mémoire collective, les uns
louent volontiers les qualités exceptionnelles de ce visionnaire
qui fut le seul à prévenir des effets pervers d’une
législation qui ne pouvait que plomber notre avenir, tandis
que d’autres s’entêtent à en faire le seul
obstacle à ce qu’ils qualifient de la forte aspiration
populaire de 1946.
C’est
oublier un peu vite que cette loi fut votée par l’Assemblée
Constituante à l’unanimité, autrement dit qu’elle
fut bel et bien votée en l’état par le député
socialiste guadeloupéen Paul Valentino. Il fut, certes, le
seul élu des colonies à s’opposer aux modalités
contenues dans le projet de loi initial et le seul à tenter
d’y inclure des amendements visant à en atténuer
la teneur avant de se résoudre, en dernier ressort, à
y renoncer. Mais l’a-t-il fait de sa seule initiative ou répond-il
ainsi à des directives émanant de son parti, la SFIO
?
Ses prises de
position au cours de ces débats lui vaudront d’être
qualifié par ses adversaires politiques, dans la droite ligne
de ses engagements antérieurs de 1940 et de 1943, de «
mauvais français » et de « séparatiste
». Or, Paul Valentino ne peut souffrir pareille accusation
lui qui, en maintes circonstances, s’est toujours présenté
comme un authentique « fils d’une terre associée
à l’histoire de la France depuis longtemps »,
lui qui, dès le 1er juillet 1940, déclare :
« Français nous sommes, Français nous voulons
rester », citant volontiers au passage Jaurès
évoquant « ce morceau de la France palpitant sous
d’autres cieux ».
Pourtant, que
faut-il penser des propos tenus dans ce télégramme
qu’il adresse au Gouverneur Sorin le 9 juillet 1943, lui faisant
savoir qu’il venait de rentrer en Guadeloupe pour «
exercer les fonctions qui lui étaient légalement
dévolues » et quand, peu après, il déclare
au sein de l’Assemblée locale que « nous
sommes parvenus à la maturité politique, d’où
l’obligation légale pour l’Administration d’accepter
la tutelle du Conseil Général. Et si elle s’y
refusait, nous devrons, fut-ce par la force populaire, la contraindre
d’accepter cette tutelle » ?
Dès lors,
faut-il y déceler les prémisses d’un double
jeu qui se profile à travers ces apparentes contradictions
et qui se poursuit, sous une forme néanmoins édulcorée,
tout au long des débats de mars 1946 ?
Paul Valentino
a lui-même apporté un embryon de réponse à
cette double interrogation en affirmant ceci : « Je crois
avoir pénétré l’âme du peuple de
mon pays. Je le crois capable à la fois d’énergie
et de générosité ». Cette réponse,
il ne cache pas l’avoir trouvée dans l’Histoire
de la Guadeloupe que, selon lui, des hommes qui revendiquent l’honneur
de la représenter n’ont pas le droit d’ignorer
car dans son passé est inscrit le présage de l’avenir.
Et il n’aura
de cesse de le démontrer dans ses interventions à
l’Assemblée Constituante, ce qui lui vaut les foudres
de tous les élus des colonies et, en particulier, d’Aimé
Césaire, le rapporteur du projet de loi d’assimilation.
La polémique
entre les deux députés prend d’emblée
une forte connotation historique : S’appuyant parfois sur
l’évocation des mêmes faits et des mêmes
processus, Césaire et Valentino divergent sur leurs interprétations
:
La revendication d’assimilation se justifie, aux yeux de Césaire,
par les vœux à répétition formulés
par les représentants des quatre vieilles colonies. Ainsi,
il se réfère à une délibération
du Conseil Colonial de la Guadeloupe de 1838 réclamant, pour
les populations antillaises, le droit d’être «
soustraites à l’exception coloniale et d’être
dans le droit commun des Français ».
Cet argument
est réfuté par Paul Valentino pour lequel cette Assemblée
Coloniale était composée de colons esclavagistes car
la loi censitaire ne permettait pas d’autres membres en son
sein. Or, selon lui, ce que réclamaient ces colons, c’était
le droit d’établir souverainement un budget parce qu’ils
avaient le sentiment que, détenant le pouvoir politique,
ils sauraient mieux que l’autorité métropolitaine
servir leurs propres intérêts.
Aimé
Césaire s’appuie également sur les propositions
faites au Sénat, en juillet 1890, par MM. Isaac et Allègre,
respectivement Sénateurs de la Guadeloupe et de la Martinique,
en vue du classement de ces deux îles en départements
français. Il se réfère, enfin, aux démarches
similaires émanant, en 1915, de M. Lagrosillière,
député de la Martinique et de M. Boisneuf, député
de la Guadeloupe et, de nouveau, du député martiniquais
Lemery, en 1919, enfin aux nombreux vœux des assemblées
locales de ces deux colonies, réclamant l’assimilation.
Paul Valentino
n’en fait pas la même analyse, attestant tout d’abord
que M. Lagrosillière qui siégea au Parlement de 1914
à 1939, ne renouvela jamais sa proposition de 1915. Il cite
surtout, en guise d’illustration, le cheminement d’Achille
René-Boisneuf qui, dès 1922, dans son « Manuel
des Conseillers Généraux des colonies »adopte
une position contraire à sa proposition de 1915 et va jusqu’à
faire adopter par le Conseil Général de la Guadeloupe
dont il était le Président une motion infirmant sa
position initiale. En effet, sept ans après sa revendication
d’assimilation intégrale, René-Boisneuf déclare
que « nous ne saurions, sous peine de périr, nous
contenter d’un pseudo régime d’autonomie financière
ou budgétaire. Que nous ne voulons laisser appeler autonomie
ce qui ne serait qu’assujettissement, laisser qualifier de
décentralisation ce qui ne serait que déconcentration.
En effet, Boisneuf estime alors que l’institution progressive
des libertés locales et le renforcement graduel des pouvoirs
spécifiquement locaux sont des nécessités vitales
pour les colonies ».
Valentino, qui
affirme que l’enseignement de Boisneuf n’a pas été
perdu pour lui, se fait donc le fidèle interprète
de sa conception de l’assimilation. Ce qui s’impose
à ses yeux c’est un renforcement des pouvoirs des assemblées
locales et non point une assimilation qui aurait pour conséquence
une réduction de ces pouvoirs. Ce que revendique Paul Valentino
en 1946 c’est que l’assimilation des personnes devienne
la ligne directrice de la politique française dans l’ensemble
des territoires coloniaux.
Il justifie
son point de vue par de nouvelles références à
l’histoire de la politique coloniale qu’il qualifie
de « généreuse » par essence,
mais « dévoyée par le capitalisme ».
L’assimilation des personnes, il la perçoit déjà
dans la charte que Richelieu concède à la Compagnie
des isles d’Amérique en 1635 pour prendre possession
de la Guadeloupe, charte qui fait de « tous les habitants
de cette île et de leurs descendants, des naturels français
». Il la retrouve dans les propos de Robespierre qui, en 1791,
se réfère aux « lois anciennes » pour
faire accorder les droits politiques aux citoyens de couleur.
Valentino estime
que la politique de la France pour ses colonies fut bonne jusqu’à
ce que Napoléon, influencé par Joséphine, inaugure
une ère où la France cesse d’envoyer ses enfants
s’établir dans les colonies, se contentant d’y
faire des « investissements de capitaux ». Pour lui,
dès cette époque, le capitalisme a « courbé
sous ses directives inhumaines, toute la politique coloniale de
la France ». Ce sont donc ses seuls intérêts
qui ont primé et l’on s’est dès lors plus
soucié de plus-values et de rentabilité que d’assimilation.
Ce seul critère
suffit, aux yeux de Paul Valentino, à récuser la notion
d’assimilation administrative telle que la préconise
Aimé Césaire dans son projet de loi. Ce dernier, en
effet, affiche sa volonté d’éviter une assimilation
qui ferait des anciennes colonies des « départements
diminués et d’exception ». Il refuse tout amendement
visant à subordonner l’application des lois à
la demande expresse de l’assemblée locale car, selon
lui, « ce serait la négation de l’assimilation
vu qu’une assemblée locale serait, d’une part,
soumise à l’emprise d’une féodalité
agissante, donc n’aurait pas toujours l’indépendance
désirable pour l’application d’une politique
progressiste et démocratique et, d’autre part, libre
d’opérer une sélection parmi les mesures prises
par l’Assemblée Nationale ».
Paul Valentino
s’inscrit en faux contre de telles assertions. Pour étayer
son argumentation, il cite Perrinon qui déclarait, en 1848,
que « si dans les colonies les progrès de la civilisation
n’ont pas été plus rapides, ce n’est pas
aux populations qu’il faut s’en prendre mais à
l’administration métropolitaine ». Selon
Valentino, si les élus des peuples coloniaux siégeant
dans les assemblées locales pouvaient contribuer à
l’organisation de la vie économique de leurs territoires,
les liens affectifs qui unissent ces populations à la France
s’en trouveraient resserrés. Il estime que c’est
parce que le sort des colonies se trouve décidé à
Paris où les informations sont insuffisantes et où
les services n’ont pas les mêmes préoccupations
que les élus coloniaux, qu’il y a tant d’âpreté
dans les revendications coloniales. Et, à ce titre, Paul
Valentino lance une mise en garde solennelle lors du débat
parlementaire sur l’assimilation : « j’ai
la conviction intime qu’une assimilation qui remettrait désormais
au gouvernement central la responsabilité totale du destin
des peuples coloniaux, finirait par porter atteinte aux liens sentimentaux
qui les unissent à la métropole ».
Et à
Césaire qui affichait son pessimisme sur l’opportunité
de confier des responsabilités à des assemblées
locales aux mains de la ploutocratie, Valentino rétorque
que si ces assemblées locales n’ont pu mettre en œuvre
la politique voulue par les populations, c’est en raison de
la fraude électorale et du recrutement si souvent truqué
des élus. Il préfère, lui, une vision plus
optimiste qui permettrait aux « vrais élus
» d’y remédier.
Cet optimisme,
il l’a forgé en observant la combativité des
peuples coloniaux pendant la guerre, interdisant au gouvernement
de leur imposer des représentants qui ne soient de leur choix.
D’où sa conception qu’une « assimilation
excessive priverait ces peuples de l’exercice d’un pouvoir
politique » qu’ils ont déjà conquis
et même concrétisé au lendemain de la guerre
en envoyant à l’Assemblée Nationale des élus
socialistes et communistes. D’où sa crainte qu’une
domination exercée par les services ministériels sur
les décisions du gouvernement n’amène celui-ci
à prendre des mesures en retard sur les opérations
populaires avec le risque d’orienter la colère des
masses contre ce même gouvernement métropolitain.
Mais, c’est
dans le domaine social et économique que les divergences
entre Césaire et Valentino sont les plus nettes. Pour Aimé
Césaire, « les Antilles ont besoin de l’assimilation
pour sortir du chaos social qui les guette et menace gravement la
paix publique ». Evoquant le fait que l’ouvrier
y est à la merci de la maladie, de l’invalidité
et de la vieillesse sans la moindre garantie, indemnité ou
allocation, il qualifie d’injustifiable la misère qui
y règne. En effet, il estime « ces colonies livrées
sans défense à l’avidité d’un capitalisme
sans conscience et d’une administration sans contrôle
». L’assimilation intégrale est donc à
ses yeux le remède à tous ces maux. Elle arracherait
l’économie antillaise au monopole des quelques dizaines
de familles qui la contrôlent et, surtout, elle permettrait
d’y étendre les grandes nationalisations opérées
en France au lendemain de la guerre.
Le parti communiste
guadeloupéen, par la voix d’Hégésippe
Ibéné, apporte à l’époque des
précisions à ce propos lors de débats qui se
tiennent au Conseil Général: « Nous sommes
pour une assimilation totale, pour l’assimilation financière
et administrative car, à partir du jour où nous aurons
l’assimilation complète, c’est le budget de l’Etat
qui prendra en charge la réfection des routes, ce qui permettra
de mettre en valeur des terres considérables qui restent
en friche faute de routes et de moyens de locomotion ».
C’est
en s’appuyant sur l’exemple guadeloupéen que
Paul Valentino tente, en vain, de faire prévaloir son hostilité
à l’assimilation financière. Selon lui, le retard
en matière de lois sociales y incombe à l’insuffisance
de pouvoirs du Conseil Général. Evoquant le vote par
le Conseil Général de la Guadeloupe, en 1945, d’une
réglementation qu’il juge en progrès sur celle
de la France, il signale que ce vote ne peut prendre effet qu’après
sanction du gouvernement. Or, il estime que, depuis 1928, le Ministère
des colonies n’a cessé de faire preuve d’une
carence impardonnable, abusant des décrets applicables d’autorité
dans la colonie, mais il s’oppose aux propositions d’Aimé
Césaire lorsqu’il suggère qu’il en soit
de même pour les décrets. Pour lui, lorsque des décrets
doivent déterminer les modalités d’application
d’une loi sociale, c’est aux assemblées locales
qu’il appartient d’établir les règlements
d’application. D’où son refus que toute la législation
de la métropole puisse être automatiquement étendue
à l’ensemble des colonies.
Sa position
est, d’autre part, étayée par une autre analyse,
celle concernant la situation économique de l’île.
Valentino conteste en effet le tableau noir dressé à
propos de l’économie car il estime que celle de la
Guadeloupe n’était pas aussi mauvaise qu’on l’a
prétendue. Ainsi, le budget de 1942 qu’il cite en exemple,
s’est clôturé avec un excédent de 14 millions
de francs. Et s’il déplore le déficit pour les
années suivantes, il l’attribue à la gestion
du Ministère des colonies qui, insuffisamment informé,
a imposé à la colonie des dépenses de personnel
qu’elle n’était pas disposée à
payer comme les rappels de solde de militaires et de fonctionnaires
vichyssois.
Valentino dénonce
ouvertement la mainmise du gouvernement sur les Banques d’émission
des colonies dont le capital a été confisqué
et rapatrié avec les fonds de la Banque de France. Il dénonce
la nationalisation de ces banques effectuée par le truchement
de la Caisse Centrale de la France d’outremer. Et, à
Césaire qui prône la nationalisation, il objecte que
ce qu’il faudrait c’est seulement une socialisation
qui, dans l’intérêt des masses coloniales, confierait
à leurs représentants le soin de décider des
questions qu’ils connaissent mieux que les fonctionnaires
des services centraux. En un mot, ce qu’il souhaite clairement
et prioritairement, c’est l’autonomie financière,
condition sine qua non pour que la Guadeloupe soit libre de perpétuer
ses échanges commerciaux avec le continent américain
et la Caraïbe plutôt que d’être entièrement
tributaire du commerce métropolitain.
Avec le recul
dont nous disposons, il convient néanmoins d’atténuer
cette rivalité apparente sur le projet de loi d’assimilation
entre Césaire et Valentino. Il est très clair, en
effet, qu’il n’y a pas de réelles divergences
entre eux sur le fond puisque les réserves émises
par Paul Valentino dans les nombreux amendements qu’il propose
ne sont pas totalement absents dans l’esprit de la loi telle
qu’elle est présentée par le rapporteur.
Simplement,
alors que Césaire semble se contenter de principes et de
garanties proposés par le gouvernement sur de futures adaptations
de la loi aux réalités locales, Valentino, fort d’une
plus grande expérience en politique, se montre plus méfiant.
D’où une cascade d’amendements qui ont pour effet
d’agacer Césaire qui dénonce les « manœuvres
de M. Valentino destinées à faire de l’obstruction
».
Cette vision
des choses est d’ailleurs en totale adéquation avec
les prises de position de son parti, la SFIO dont la fédération
locale semble être le seul groupe politique à avoir
réellement cogité sur la question de l’assimilation.
En témoignent les interventions richement argumentées
des Conseillers Généraux socialistes au cours des
discussions de cette assemblée au moment même où
ont lieu les débats à Paris. Lucien Bernier, René-Paul
Julan et Omer Ninine y défendent avec brio les mêmes
concepts que ceux de Paul Valentino. Ainsi en réplique à
Ibéné qui défendait l’option d’assimilation
intégrale choisie par les communistes, Omer Ninine fait état
des réserves de son groupe :
" Le
groupe socialiste, soucieux de l'évolution tant matérielle
que morale et sociale de la Guadeloupe, n'est pas opposé
à l'Assimilation, mais son désir suprême c'est
d'avoir des éléments en mains qui lui permettent de
savoir quels seront les effets de l'assimilation sur la vie politique,
morale et sociale de la colonie. Nous voulons être intégrés
à la communauté française, nous voulons bénéficier
de tous les bienfaits, mais il ne faut pas que l'on nous accorde
un régime équivalent à des demi mesures.
On
veut nous assimiler, mais on ne nous donne aucune indication nette,
aucune précision sur le mode d'assimilation. Ne nous engageons
pas dans une voie sans savoir au préalable où elle
conduit
».
En réalité,
tous ces amendements, que Valentino finit le plus souvent par retirer
à la demande du Ministre, sont en arrière fond sous
tendus par des questions de stratégie politicienne et, parallèlement,
c’est pour lui l’occasion d’afficher un double
souci de dignité : d’abord vis-à-vis du parti
communiste qui a pris l’initiative de cette loi en ayant soin
de l’écarter de sa phase d’élaboration
et, d’autre part, vis-à-vis du peuple guadeloupéen
dont aucun député n’est co-signataire du projet
de loi.
De toute évidence,
Valentino est suspect aux yeux des communistes depuis la rupture
de l’Entente Prolétarienne qu’il a provoqué
en faisant battre le leader communiste guadeloupéen, Rosan
Girard, lors des élections à la Constituante, et ce,
en dépit des accords passés préalablement avec
lui. Aussi, la Guadeloupe n’ayant pas d’élu communiste
au Parlement, seul le Guyanais Gaston Monnerville est associé
à l’élaboration du projet de loi d’assimilation
par les communistes Martiniquais et Réunionnais alors qu’il
aurait été logique d’y voir figurer au moins
un élu de chacune des quatre vieilles colonies.
Valentino a,
par conséquent, parfaitement compris le risque politique
qu’il y avait à cautionner un processus dont les communistes
ne tarderaient pas à se vanter. Aussi, sa tactique est-elle
habile : sans donner l’impression de s’opposer au projet,
ce que les communistes ne manqueraient, et d’ailleurs ne manqueront
pas de lui reprocher, il multiplie les mises en garde, ayant parfaitement
perçu les risques que l’on encourait à vouloir
assimiler intégralement des territoires éloignés
de la métropole.
La manœuvre est du reste tout bénéfice pour lui,
car le réalisme et la clairvoyance dont il fait preuve seront
avérés par les faits durant la décennie qui
suit le vote de 1946. Clairvoyance qu’il manifestait déjà
dès décembre 1945 devant l’Assemblée
Constituante pour protester contre les effets désastreux
de la dévaluation du franc sur l’économie des
îles dont on n’a pas tenu compte :
« Nous sommes bien obligés de dire, précise-t-il
alors, qu’il y a un grand intérêt à
ce que les décisions du Gouvernement ne donnent jamais aux
populations coloniales le sentiment qu’elles sont prises en
tenant d’abord compte de l’intérêt de la
France métropolitaine, l’intérêt de la
France d’outre-mer ne venant qu’en seconde place.
La France dans le moment présent, a besoin de consacrer tous
ses efforts à sa reconstruction …Ce n’est pas
notre faute si nous ne sommes pas géographiquement dans l’orbite
économique de la métropole. Nous eussions souhaité
être soudés territorialement à elle. Mais nous
n’avons pas choisi l’emplacement où notre peuple
doit vivre, et il nous faut bien tenir compte des impératifs
de la géographie. Je demande au Gouvernement d’en tenir
compte lui aussi ».
En 1958, dressant
un bilan négatif d’une décennie d’assimilation,
alors que Césaire reconnaît désormais «
s’être trompé et avoir été trompé
», Paul Valentino peut se targuer d’être le seul
élu à n’avoir pas changé d’un iota
ses positions clairement affirmées dès 1946 :
« Pour avoir soutenu que tôt ou tard, l’Assimilation,
telle qu’on la concevait conduirait à la désaffection
envers la France, tout le monde me traitait de mauvais Français
et de séparatiste… L’Assimilation, après
10 ans, a vu le pays se dresser contre elle. Son bilan est négatif,
mais complètement. Moi je ne fais aucune concession. Même
au point de vue social, l’Assimilation ne nous a absolument
rien apporté ».
Aussi, en guise
de conclusion, et bien que son cheminement sous la Ve République
ne soit exempt de tout reproche, il serait malgré tout difficile
de ne pas apprécier à leur juste valeur ses qualités
de visionnaire.
Il les avait
déjà exprimées en 1940 en choisissant la France
Libre contre Vichy. Il le fait de nouveau en 1946 à propos
de l’assimilation : oui à celle des personnes au nom
des liens historiques tissés entre le peuple guadeloupéen
et la France, non à l’assimilation administrative et
financière qui, selon lui, nuiraient à ces mêmes
liens sentimentaux car elle implique des mesures édictées
hors du pays par des hommes ignorant les réalités
locales et, de ce fait, inaptes à décider en toute
objectivité. En définitive, son expérience
de la chose publique d’avant-guerre peut permettre d’expliquer
ces qualités de visionnaire.
Dès
lors faut-il, comme le préconisait notre regretté
ami Max Chartol, entériner réellement un débat
sur ses éventuels « rendez-vous manqués avec
l’Histoire » dont il n’aurait pas saisi les opportunités
?
En dépit
des apparences, Valentino s’inscrit malgré tout en
permanence dans une logique assimilationniste et il s’y tient
contre vents et marées. Mais obnubilé par le souci
de jouer sa carte personnelle, il ne peut se laisser enfermer dans
un système à même de broyer ses ambitions :
en 1943-1944, sa démarche avait consisté à
valoriser un exécutif local aux mains des élus locaux.
Conscient du charisme dont il jouissait du fait de son rôle
dans la Résistance, une telle prise de position ne pouvait,
en bonne logique, et en dépit d’un discours empreint
d’abnégation, que le mettre en première ligne.
On peut en dire autant à propos du débat sur la loi
d’assimilation de 1946. Valentino s’en sert avec la
même habileté pour affiner une stratégie dictée
par des impératifs spécifiquement guadeloupéens
mais, surtout, subrepticement « valentinistes ».
En 1946, il
a déjà récusé le bien-fondé de
l’Entente Prolétarienne qui ne peut que desservir ses
ambitions politiques à la tête de la municipalité
pointoise et au Conseil Général dont son parti détient
la présidence. Cautionner l’assimilation telle que
la propose Césaire équivaudrait à offrir aux
communistes un redoutable argument électoral pour le déstabiliser
lui et son parti, la SFIO. Les communistes n’hésitent
d’ailleurs pas à saisir cette opportunité, qualifiant
Valentino « d’ennemi du peuple », de « fossoyeur
de l’unité d’action » et de « professeur
de confusion du social-fascisme ». Lui, dénonce à
tout bout de champ leur « démagogie », les accusant
d’avoir »livré en six lignes les populations
antillaises pieds et poings liés à la bureaucratie
métropolitaine ».
Dans un tel
contexte, il lui incombe, comme une impérieuse nécessité
conjoncturelle, de faire prévaloir une stratégie à
laquelle l’histoire s’est chargée de donner tout
son poids structurel. En effet, dès 1948, son journal Fraternité
ne cesse de marteler des articles intitulés : Valentino avait
raison. Raison d’avoir maintenu son attachement historique
à la France. Mais surtout, d’avoir été
méfiant vis-à-vis d’une assimilation qui ne
cessa de le décevoir par la suite.
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