|
Le
choix de parlementaires pour représenter la Guadeloupe à
l’échelon national dans le difficile contexte des lendemains
de la Libération et de l’élaboration d’une
nouvelle Constitution Républicaine n’est pas dénué
d’intérêt eu égard aux enjeux qui se profilent.
La participation effective à la Seconde guerre mondiale des
Dissidents des Antilles, intégrés au sein des F.F.L.
(Forces Françaises Libres), vient à point nommé
conforter le discours politique local focalisé depuis 1848
sur la revendication assimilationniste vis-à-vis de la métropole.
Après l’impôt du sang qui a coûté
la vie à bon nombre d’Antillais au Chemin des Dames
ou aux Dardanelles durant la Grande Guerre, après les manifestations
en grandes pompes célébrant le Tricentenaire de la
présence française aux Antilles, il devenait insupportable
de perpétuer l’attitude réticente des Gouvernements
successifs de la IIIème République face aux requêtes
persistantes des élus des quatre vieilles colonies.
Dès lors,
il convenait de donner une valeur symbolique à notre représentation
nationale par le choix d’élus qui soient suffisamment
crédibles pour pouvoir, sinon peser sur les décisions,
du moins être à même de valoriser l’héritage
du passé et en faire un argument de poids pour l’établissement
de relations nouvelles avec la métropole. Les deux députés
que désigne la Guadeloupe pour la représenter à
l’Assemblée Nationale Constituante répondent
parfaitement à ces critères :
Paul Valentino sort, en effet, de cette guerre auréolé
du titre de premier Résistant des Antilles pour avoir victorieusement
défié l’autorité de Gouverneur Sorin
obéissant aux injonctions de Vichy et opté ensuite
pour le camp de la France Libre. Sa crédibilité s’en
trouve d’autant plus renforcée que Paul Valentino faisait
déjà figure dans les années 30 d’homme
politique averti, ayant forgé ses armes sur le terrain du
militantisme politico-syndical aux plus belles heures du Front Populaire.
Sa combativité légendaire et sa bonne maîtrise
de l’argutie juridique en font l’homme de la situation
en vue des débats qui se profilent.
Le cas d’Eugénie
Eboué-Tell a, par contre, une valeur symbolique d’une
toute autre nature. Elle n’est, en effet, nullement choisie
sur sa valeur intrinsèque mais en hommage à son mari,
le Gouverneur Félix Eboué, décédé
au Caire en mai 1944. Le souvenir impérissable qu’il
a laissé dans la colonie qu’il a dirigée pendant
23 mois, entre octobre 1936 et juillet 1938, s’est trouvé
renforcé par ses prises de position déterminantes
aux côtés du Général de Gaulle dans la
résistance à l’occupant nazi. Aussi, c’est
spontanément que des élus de la Guadeloupe reconnaissante
proposent à sa veuve ce mandat de parlementaire au lendemain
de la guerre.
Le scrutin qui
préside à leur élection à la Constituante
se tient le même jour que le référendum par
lequel les Français sont appelés à se prononcer
sur l’avenir institutionnel de la nation. Pour la circonstance,
l’opinion fut préparée au vote par de larges
extraits de la presse parisienne mais, surtout, par la propagande
des divers partis politiques s’alignant sur les prises de
position des partis nationaux. Au plan national, précisément,
le Général de Gaulle appelait à voter Oui aux
deux questions posées et seul le parti radical préconisait
un double Non. Enfin les communistes, hostiles à la limitation
des pouvoirs de l’Assemblée, ne prônaient le
Non qu’à la deuxième question. Les résultats
de ce référendum en Guadeloupe sont dans leurs grandes
lignes à peu près similaires à ceux du vote
métropolitain :
RÉFÉRENDUM
DU 21 OCTOBRE 1945
Inscrits : 108.123.
Votants : 56.161 (51,9 %).
Première
question :
« Voulez-vous que l’Assemblée élue
ce jour soit une Assemblée Constituante ? »
| |
Résultat
Guadeloupe |
Résultat
national |
| Suffrages
exprimés |
54.908 |
(50,7%) |
19.283.882 |
(74,9%) |
| OUI |
48.001 |
(87,4%) |
18.584.746 |
(96,3%) |
| NON |
6.371 |
(11,6%) |
699.136 |
(3,63%) |
Deuxième
question :
« Approuvez-vous l’organisation des pouvoirs
publics indiquée dans le projet qui vous est soumis ?
»
| |
Résultat
Guadeloupe |
Résultat
national |
| Suffrages
exprimés |
54.909 |
(50,7%) |
19.244.419 |
(74,8%) |
| OUI |
38.093 |
(69,3%) |
12.795.213 |
(66,4%) |
| NON |
16.864 |
(30,7%) |
6.449.206 |
(33,5%) |
1ÈRE ÉLECTION À
LA CONSTITUANTE (21 OCTOBRE 1945)
Parallèlement à ce référendum, les électeurs
étaient appelés à choisir leurs représentants
à cette Assemblée Constituante. Et ce, avec une grande
inconnue, à savoir comment vont-ils réagir face à
la nouvelle donne politique engendrée par la guerre ? La
collusion entre une grande partie des élus d’avant
guerre et le régime vichyssois du Gouverneur Sorin a contribué
à discréditer les partis de droite. En témoignent
les élections municipales provisoires du 27 mai 1945 et les
élections cantonales des 7 et 14 octobre 1945 qui ont, en
effet, confirmé la nette percée des partis de gauche,
la SFIO et le tout nouveau parti communiste dont la fédération
a été créée en 1944.
Ces deux élections
se sont déroulées sur fond d’Entente Prolétarienne,
un accord électoral signé entre ces deux partis pour
faire échec à la droite. Cette dernière y a,
certes, perdu quelques-uns de ses ténors mais a néanmoins
confirmé sa bonne implantation locale en conservant ses bastions,
surtout en milieu rural. Or, ce tout premier scrutin national voit
apparaître les premières lézardes dans la belle
unanimité générée à gauche par
l’Entente Prolétarienne. En effet, un accord conclu
entre socialistes et communistes prévoyait de faciliter l’élection
aux deux sièges de député de leurs deux leaders
politiques, Rosan Girard, du parti communiste, dans la première
circonscription et Paul Valentino, de la SFIO, dans la deuxième
circonscription. Mais, en dépit de cet accord, Valentino
décide, juste avant la clôture des dépôts
de candidature, de présenter Eugénie Eboué-Tell
comme candidate socialiste dans la première circonscription.
Ce manquement à la parole donnée lui vaudra la haine
éternelle des communistes, outre le fait qu’il suscite
des divergences au sein de son propre parti. Quoiqu’il en
soit, la manœuvre opérée dans ces circonstances
par Valentino s’avère payante au plan électoral
puisque la SFIO enlève les deux sièges de députés
à la Constituante.
1ère
Circonscription.
Inscrits : 45.383
(dont le quart est de 11.346).
Votants : 25.020
(55,1%).
Blancs ou nuls : 490.
Suffrages exprimés
: 24.530
Majorité absolue : 12.266.
Eugénie
EBOUE-TELL : 14.441 (58,8%). Elue.
Rosan
GIRARD : 9870 (40,2%).
Divers : 3.
2ème Circonscription.
Inscrits :
53.145 (dont le quart est 15.787).
Votants : 23.745
(44,6 %).
Blancs ou nuls : 433.
Suffrages exprimés
: 23.394.
Majorité absolue : 11.698.
Paul VALENTINO
: 21.703 (92,7%) Elu.
Maurice
SATINEAU : 1372 (5,8%).
Sylvère
ALCANDRE : 174 (0,7%).
Osthène
CHANLOT : 146 (0,6%).
L’élection de ces deux députés socialistes
pour représenter la Guadeloupe à l’Assemblée
Constituante n’est pas sans conséquences. En effet,
ils sont les seuls élus socialistes des quatre vieilles colonies,
ce qui leur vaut de ne pas être associés à l’élaboration
du projet de loi sur la loi d’assimilation présenté
en mars 1946 à l’initiative des élus communistes.
Par contre, si Mme Eboué-Tell ne prend aucune part aux débats
sur cette question, Paul Valentino s’y singularise, lui, par
son omniprésence d’autant qu’il se refuse à
donner carte blanche à un processus enclenché par
les communistes dont il sait qu’ils n’hésiteront
pas à en faire par la suite une redoutable exploitation au
plan électoral.
RÉFÉRENDUM
DU 5 MAI 1946
Le moins qu’on puisse dire c’est que ce référendum
du 5 mai 1946, contrairement à la métropole, ne mobilisa
nullement l’électorat guadeloupéen. Sans doute
parce que dans le contexte de crise sociale qui régnait durant
le carême de 1946, la population se sentait très éloignée
des préoccupations d’ordre constitutionnel. Ce scrutin
avait, en effet, pour objectif l’adoption du nouveau projet
de Constitution afin d’ériger la IVème République.
Mais en métropole, il se déroule sur fond de mésentente
entre les trois composantes du Tripartisme formant le Gouvernement
: Socialistes et communistes, attachés au régime d’assemblée,
préconisent le Oui contrairement au MRP qui, s’alignant
sur les options présidentialistes de de Gaulle définies
dans le discours de Bayeux, anime la campagne du Non. L’opinion
publique française se mobilise en la circonstance mais fait
échec à ce premier projet constitutionnel jugeant
qu’il faisait la part trop belle aux communistes. La Guadeloupe,
au contraire, vote à moins de 20% mais approuve largement
le projet.
Question posée:
« Approuvez vous le nouveau projet de Constitution
? »
| |
Guadeloupe |
Total
France |
| Inscrits |
111.037 |
|
24.657.128 |
|
| Votants |
21.912 |
(19,7%) |
19.895.411 |
(80,6%) |
| Suffrages
exprimés |
21.314 |
|
|
|
| OUI |
19.234 |
(90,2%) |
9.109.771 |
(47%) |
| NON |
2.080 |
(9,7%) |
10.272.586 |
(53%) |
2ÈME
ÉLECTION À LA CONSTITUANTE (2 JUIN 1946)
Le rejet du projet Constitutionnel par les Français contraint
de facto à un retour aux urnes pour élire une nouvelle
Assemblée Constituante ayant pour mission d’établir
un nouveau projet de Constitution. La rivalité naissante
entre socialistes et communistes prend toute son acuité dès
le choix des candidats : le parti communiste dépêche,
en effet, deux de ses poids lourds pour tenter de contrer les députés
socialistes sortants.
Dans la première
circonscription, pour tenter d’atténuer les effets
d’une candidature féminine, c’est une autre femme,
Gerty Archimède qui est parachutée dans la première
circonscription pour tenter de faire battre Eugénie Eboué-Tell.
En vain, puisqu’en dépit d’une participation
moindre, cette dernière l’emporte largement, améliorant
son score par rapport à la précédente élection.
Dans la seconde
circonscription le parti communiste présente le grand rival
pointois de Valentino, Amédée Fengarol qui parvient
à affaiblir sensiblement le leader socialiste qui ne recueille
que 44 % des suffrages au lieu des 92% obtenus en novembre 1945,
ce qui laisse présager une intense compétition entre
les deux hommes dans la perspective des prochaines municipales prévues
pour 1947.
1ère
Circonscription.
Inscrits :
47.186 (dont le quart est de 11.797).
Votants : 18.815 (39,8%).
Blancs ou nuls : 433.
Suffrages exprimés : 18.382.
Majorité absolue : 9194.
Eugénie
EBOUE-TELL : 12.490 (67,9%). Elue.
Gerty
ARCHIMEDE : 5434 (29,5%).
Robert
PIMIENTA : 209 (1,1%).
Augereau
LARA : 135 (0,7%).
Georges
SEGA : 83 (0,4%).
Albert
Ramsamy : 16 (0,08%).
2ème
Circonscription.
Inscrits :
65.222 (dont le quart est de 16.306).
Votants : 18.180 (27,8%).
Blancs ou nuls : 411.
Suffrages exprimés : 17.769.
Majorité absolue : 6885.
Paul VALENTINO
: 7930(44,6%) Elu.
Amédée
FENGAROL : 6656(37,4%).
Maurice
SATINEAU : 2996(16,8%).
Pierre
MONDOR : 91(0,5%).
Narcisse
DANAË : 64(0,3%).
RÉFÉRENDUM
DU 13 OCTOBRE 1946
Lors du référendum
du 13 octobre 1946 le peuple français approuve sans grande
conviction, par 53,5% des suffrages, la nouvelle Constitution. En
Guadeloupe, la démobilisation est totale puisque seuls 9,6%
des électeurs se rendent aux urnes et approuvent eux aussi
le projet constitutionnel à 57%.
Question posée:
« Approuvez vous le nouveau projet de Constitution
? »
| |
Guadeloupe |
Résultat
National |
| Inscrits |
114.762 |
|
24.905.538 |
|
| Votants |
11.108 |
(9,6%) |
16.793.143 |
(67,4%) |
| OUI |
6282 |
(57%) |
9.002.287 |
(53,5%) |
| NON |
4541 |
(43%) |
7.790.856 |
(46,5%) |
ÉLECTIONS
LÉGISLATIVES DU 10 NOVEMBRE 1946
Contrairement aux deux précédentes élections
à la Constituante qui se sont déroulées au
scrutin d’arrondissement, pour cette première législative
de la IVème République l’on a recours à
un nouveau mode de scrutin, la proportionnelle. Celle-ci s’avère
favorable aux communistes qui, comme en France, réussissent
à mieux mobiliser leur électorat autour des valeurs
qu’ils préconisent. Il en résulte l’élection
de deux des trois députés de la Guadeloupe émanant
du parti communiste. La grande victime en est Eugénie Eboué-Tell
dont les amitiés à droite (Tirolien) et ses hésitations
entre la fidélité au socialisme et celle à
de Gaulle, lui ont valu l’inimitié de Valentino au
point que sa candidature est controversée au sein de la S.F.I.O.
Inscrits :
114.099.
Votants : 36.454(31,9%).
Blancs ou nuls : 557.
Suffrages exprimés : 35.897.
Liste
Parti Communiste
(Girard, Archimède, Fengarol) |
16.252 |
45,2% |
Liste SFIO
(Valentino,Eboué- Tell, Renaison) |
13.991 |
38,9% |
Liste Grand
Rassemblement des Gauches Républicaines
(Satineau, Albrand, François-Julien) |
5654 |
15,7% |
Sièges
attribués :
1er siège
: Parti Communiste- Rosan GIRARD.
2ème siège : Liste Parti SFIO- Paul VALENTINO.
3ème siège : Liste Parti Communiste – Gerty
ARCHIMEDE.
Signalons enfin
que le 8 décembre 1946 Eugénie Eboué-Tell et
Clovis Renaison de la SFIO sont élus pour représenter
la Guadeloupe au Conseil de la République qui, sous la IVème
République, a remplacé le Sénat. Parallèlement,
c’est Justin Camprasse, également socialiste, qui est
désigné comme délégué dela Guadeloupe
à l’Assemblée de l’Union Française.
|