| Apprentissage
traditionnel
Dans les écoles de musique, l'apprentissage est très
rationnel basé sur l'écrit notamment sur les méthodes
de gwoka qui propose des techniques de frappe transcrites dans
des tablatures ou sur partition.
L'apprentissage populaire et traditionnel est basé sur
l'écoute. Quand on est en présence d'un chanteur,
on retient sa chanson, on retient son style, on retient sa manière
de placer la voix, sa gestuelle… Pour celui qui joue au
ka, c'est pareil ; on écoute le son qu'il produit sur le
tambour, on observe sa frappe, comment il place ses mains, on
regarde sa gestuelle, et soi-même on vient s'asseoir sur
le tambour. Celui qui a un sens rythmique, il peut du jour au
lendemain être un très bon boula. Mais celui
qui ne sait pas tenir 12 mesures, qui perd le tempo, il va se
faire rapidement renvoyer.
L'apprentissage se fait aussi au contact de musiciens au côté
desquels on vient s'asseoir.
Au début de mon entrée dans l'univers du léwoz,
un soir je [Michel Halley] me suis personnellement retrouvé
en présence de Baguy chez Guy Conquèt. On a commencé
à jouer à 21 heures et il m'a obligé à
rester à côté de lui jusqu'à 2 heures
du matin. Je suis là, le regarde, l'écoute, place
mes mains, je joue. Lui-même me regarde pas Quand il augmente
le tempo, j'essaye de suivre, j'essaye de lui coller au train
pour être toujours au même niveau que lui. Ca fait
mal aux bras, aux pectoraux mais il faut y aller; c'est comme
ça qu'on apprend à jouer dans les léwoz.
C 'est un apprentissage par quasi mimétisme . Beaucoup
de makè se ressemblent dans la gestuelle.
Makè ou boula
Le soliste est celui qui a la plus grande rapidité, et
arrive à communiquer avec le danseur le plus prestement
et le plus précisément possible. Le danseur fait
une succession de quatre, six, ou huit pas et quand on est makè
il faut pouvoir anticiper à la fin du dernier pas de la
mesure , sur comment le danseur va engager son son prochain pas
. Plus le marqueur a une capacité d'anticipation rapide
ou d'immédiateté, plus c'est un bon marqueur.
On est d'abord boula puis on devient marqueur. A contrario, Vélo
n'a jamais été boula. Tout son talent était
sa capacité hors normes d'improvisation.
Les rèpriz et figures rythmiques type s'apprennent
dans la pratique et en écoutant les autres. Il faut donc
une longue période d'apprentissage pour devenir makè
et aussi danseur.
Dans le léwoz, les soli sont assurés par le chanteur
et le marqueur. Les deux doivent donc s'entendre. Il arrive ainsi
que des chanteurs refusent de jouer avec certains makè
, parce qu'ils jouent trop fort ou trop longtemps et tardent à
leur repasser le flambeau ou couvrent leur voix leur avec ses
frappes .
Les
troupes folkloriques sont également de bonnes écoles
de formation à l'art du « makè ». En
effet, le marqueur d'une troupe folklorique rentrent dans le jeu
du léwoz plus facilement que quelqu'un qui a appris uniquement
dans la rue ex : François Ladrezeau (Akiyo ka ).
La majorité des grands marqueurs d'aujourd'hui, Aldo Middleton,
Yves Thole, Pierre Narouman Armand Archéron, Gérard
Pomer… ont été membres de troupes folkloriques
de même que Vélo, Carnot et Délos (madame
Adeline).
François Ladrezeau (Akiyoka) n'a pas fait ce parcours et
a commencé depuis peu à s'adapter aux danseurs.
Familles
de musiciens gwoka
Les familles dans lesquelles il y a transmission de la pratique
gwoka, ne se sont révélées que depuis une
trentaine d'années. Au mieux, il pouvait y avoir des pères
de famille dans les campagnes qui emmenaient leurs fils dans les
léwoz en "apprentissage", mais il n'y a jamais
eu vraiment de transmission direct et volontaire de père
à fils. Avant, la pratique du gwoka était individuelle
et le fait de pêcheurs, chauffeurs, coiffeurs , agriculteurs,
violeurs … Le gwoka n'était pas valorisé ou
valorisant dans la société guadeloupéenne.
Seuls les troupes folkloriques l'étaient. Dans les familles
Geoffroy (groupe Kann'nida), Blancus (Emmanuel Blancus) où
Delos (Henri Delos) pères et mères ont pratiqué,
la filiation directe est exceptionnelle. C'est davantage la conséquence
de l'émancipation du gwoka et de sa valorisation en tant
que musique , que provient cette fierté familiale pour
la transmission gwoka .
La
"Révolution gwoka"
Le
Gwoka a pris de l'importance et est devenu progressivement un
fait social et un domaine artistique auquel on se réfère.
S'il n'y avait pas eu la « révolution » gwoka,
si on avait laissé cette musique dans ses ghettos vié
nèg ,doudouiste ou la confidentialité « léwoz
« , beaucoup de parents auraient refusé d'être
sur le même pied d'égalité que leurs enfants
pratiquant aujourd'hui le gwoka.
Il
y a maintenant une acceptation du gwoka par une majorité
de la population guadeloupéenne ,les parents inscrivent
volontiers leurs enfants dans une école de gwoka pour qu'ils
apprennent l'instrument. C'est reconnu, valorisant et semble presque
naturel. A l'époque, rares étaient les pères
qui emmenaient leurs garçons écouter des léwoz,
à la ville et aussi dans les campagnes .
La
révolution du gwoka, le mouvement nationaliste et indépendantiste,
tout ce chamboulement de la pensée politique, identitaire
et culturelle des années 1970 à 1990 a permis à
beaucoup de personnes de se situer en référence
par rapport au gwoka. Sans cela, le gwoka serait resté
confidentiel et caché.
Il
y a toujours eu trois aspect dans le ka :
- L'aspect magico-religieux de la musique, tout ce qui concerne
les pratiques cultuelles que l'on commence maintenant à
re-découvrir. Notamment avec le léwoz qui dans une
période reculée aurait pu être ritualisé
;
- Le bèlè, les veillées, le rassemblement
spontané d'individus, le côté bòdé
et fête paillarde ;
- Et enfin un autre contexte où il s'agissait de faire
danser les nègres pour les blancs (doudouistes). Un peu
comme le disait Miles Davis qui n'aimait pas voir Louis Armstrong
jouer parce qu'il faisait trop de macaqueries pour les blancs,
il faisait trop le beau pour amuser la galerie.
A partir des années 1970 les gens ont commencé à
se positionner à contre-courant de l'approche viè
nèg ou doudouiste. Et les valeurs fondamentales du
gwoka, celles qui ont trait à l'histoire, à l'Afrique
à tout ce qui fait l'identité guadeloupéenne
et qui revendique une authenticité artistique, se sont
forgées dans les années 1970, avec des personnes
comme Guy Conquèt et Gérard Lockel.
Guy Conquèt est issu d'un milieu populaire, mais c'est
un des premiers chanteurs de gwoka à être entouré
par des intellectuels qui reconnaissait et valorisait le gwoka
comme un élément de base pour le développement
politique ,social, culturel et identitaire du guadeloupéen.
Cette approche a marqué les syndicats, comme l'UTA (Union
des Travailleurs Agricoles), avec Gérard Lockel qui à
l'époque ne jouait que pour les paysans. La pensée
était dogmatique, mais ça écartait l'approche
vié nèg ou simplement ludique .Il y avait la fibre
nationaliste qui animait tout le monde .
Elle a aussi donné naissance au mouvement gwoka des années
1970-1980-dont sont issus le groupes Akiyo, l'Akademiduka, Foubap.
Au plan artisanal, une fabrication moderne des tambours avec la
définition de valeurs techniques et esthétiques,
le développement d'un savoir-faire a vu le jours avec Yves
Thôle et Aldo.
La fabrication du gwoka n'était plus assujettie à
la nécessité d'utiliser des matériaux de
récupération.
Ce mouvement identitaire autour du gwoka et de son essor est parallèle
avec l'enseignement et la reconnaissance du créole comme
langue à part entière.
Aujourd'hui le gwoka et créole sont accepté de tous,
(média écrits et parlés).
Les années 1980-1990 ont permis aux gens du gwoka de devenir
des acteurs sociaux et des acteurs de l'identité guadeloupéenne
de manière pleine et entière.
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