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 Le Gwoka vu par ... / Les chroniqueurs  


Si les termes gwoka ou léwoz ne sont pas employés dans les extraits qui suivent, les pratiques musicales et chorégraphiques décrites intègrent néanmoins le tambour (en caractère gras).
On peut faire l'hypothèse que ces termes et les pratiques auxquelles ils renvoient n'existent pas encore, en tout cas dans leurs formes actuelles.
Le calenda insuffisament décrit ici par le Père Labat, avec l'exécution collective de sa danse, serait-il une des formes musico-chorégraphiques passées ayant conduit au léwoz du 20ème siècle ?

Le Père Labat (entre 1693 et 1705)
Le poète Léonard en 1787
Le Colonial, n°109, mercredi 12 février 1918

Jean-Baptiste Labat : Nouveau Voyage aux Isles de l'Amérique
vol. 2, éd. des Horizons Caraïbes, Fort-de-France, 1972. pp 401-404.

Dans le chapitre : "Des esclaves noirs dont on se sert aux Iles..."
[...]
La danse est leur passion favorite, je ne croi pas qu'il y ait peuple au monde qui y soit plus attaché qu'eux. Quand les Ma îtres ne leur permettent pas de danser dans l'Habitation, ils feront trois ou quatre lieuës après qu'ils ont quitté le travail de la Sucrerie le Samedi à minuit, pour se trouver dans quelque lieu où ils sçavent qu'il y a une danse.
Celle qui leur plaît davantage, et qui leur est plus ordinaire est le calenda, elle vient de la Côte de Guinée et suivant toutes les apparences du Royaume d'Arad. Les Espagnols l'ont apprise des Nègres, et la dansent dans toute l'Amerique de la même maniere que les Nègres.
Comme les postures et les mouvemens de cette danse sont des plus deshonnêtes, les Maîtres qui vivent d'une maniere réglée, la leur défendent, et tiennent la main afin qu'ils ne la dansent point; ce qui n'est pas une petite affaire : car elle est tellement de leur goût, que les enfans qui n'ont presque pas la force de se soutenir, tâchent d'imiter leurs peres et meres à qui ils la voyent danser, et passeroient les jours entiers à cet exercice.
Pour donner la cadence à cette danse, ils se servent de deux tambours faits de deux troncs d'arbres creusez d'inégale grosseur. Un des bouts est ouvert, l'autre est couvert d'une peau de brebis ou de chevre sans poil, gratée comme du parchemin. Le plus grand de ces deux tambours qu'ils appellent simplement le grand tambour, peut avoir trois à quatre pieds de long sur quinze à seize pouces de diamètre. Le petit qu'on nomme le baboula a à peu près la même longueur, sur huit à neuf pouces de diamètre. Ceux qui battent les tambours pour régler la danse, les mettent entre leurs jambes, ou s'asseyent dessus, et les touchent avec le plat des quatre doigts de chaque main. Celui qui touche le grand tambour, bat avec mesure et posément; mais celui qui touche le baboula bat le plus vite qu'il peut, et sans presque garder de mesure, et comme le son qu'il rend est beaucoup moindre que celui du grand tambour, et fort aigu, il ne sert qu'à faire du bruit, sans marquer la cadence de la danse, ni les mouvemens des danseurs.
Les danseurs sont disposez sur deux lignes, les uns devant les autres, les hommes d'un côté, et les femmes de l'autre. Ceux qui sont las de danser, et les spectateurs font un cercle autour des danseurs et des tambours. Le plus habile chante une chanson qu'il compose sur le champ, sur tel sujet qu'il juge à propos, dont le refrain qui est chanté par tous les spectateurs, est accompagné de grands battemens de mains. A l'égard des danseurs, ils tiennent les bras à peu près comme ceux qui dansent en joüant des castagnettes. Ils sautent, font des virevoltes, s'approchent à deux ou trois pieds les uns des autres, se reculent en cadence jusqu'à ce que le son du tambour les avertisse de se joindre en se frapant les cuisses les uns contre les autres, c'est-à-dire, les hommes contre les femmes. A les voir, il semble que ce soient des coups de ventre qu'ils se donnent, quoiqu'il n'y ait cependant que les cuisses qui suportent ces coups. Ils se retirent dans le moment en pirouettant, pour recommencer le même mouvement avec des gestes tout-à-fait lascifs, autant de fois que le tambour en donne le signal, ce qu'il fait souvent plusieurs fois de suite. De tems en tems ils s'entrelassent les bras, et font deux ou trois tours en se frapant toujours les cuisses, et se baisans. On voit assez par cette description abregée combien cette danse est opposée à la pudeur. Avec tout cela, elle ne laisse pas d'être tellement du goût des Espagnols Créolles de l'Amérique, et si fort en usage parmi eux, qu'elle fait la meilleure partie de leurs divertissemens, et qu'elle entre même dans leurs dévotions. Ils la dansent dans leurs Eglises, et à leurs Processions, et les Religieuses ne manquent guère de la danser la nuit de Noël sur un théâtre élevé dans leur Choeur, vis-à-vis de leur grille, qui est ouverte, afin que le peuple ait sa part de la joye que ces bonnes ames témoignent pour la naissance du Sauveur. Il est vrai qu'elles n'admettent point d'hommes avec elles pour danser une danse si dévote. je veux même croire qu'elles la dansent avec une intention toute pure, mais combien se trouvent-ils de spectateurs qui n'en jugent pas si charitablement que moi ?
On a fait des Ordonnances dans les Isles pour empêcher les calendas non seulement à cause des postures indécentes, et tout-à-fait lascives, dont cette danse composée, mais encore pour ne pas donner lieu aux trop nombreuses assemblées des Nègres qui se trouvant ainsi ramassez dans la joye, et le plus souvent avec de l'eau-de-vie dans la tête, peuvent faire des révoltes, des soulevemens, ou des parties pour aller voler. Cependant malgré ces Ordonnances, et toutes les précautions que les Maîtres peuvent prendre, il est presque impossible de les en empêcher, parceque c'est de tous leurs divertissemens celui qui leur plaît davantage, et auquel ils sont plus sensibles.
Les Nègres de Congo ont une danse tout-à-fait opposée à celle-là. Les danseurs hommes et femmes se mettent en rond, et sans bouger d'une place, ils ne font autre chose que lever les pieds en l'air, et en fraper la terre avec une espece de cadence, en tenant le corps à demi courbé les uns devant les autres, marmotant quelque histoire qu'un de la compagnie raconte, à laquelle les danseurs répondent par un refrain, pendant que les spectateurs battent des mains. Cette danse n'a rien qui choque la pudeur, mais aussi elle est très-peu divertissante. Les Négres-Mines dansent en tournant en rond, le visage hors du cercle, qu'ils décrivent. Ceux du Cap Verd et de Gambie ont encore des danses particulieres; mais il n'y en a point dont tous en général s'accommodent mieux que du calenda. Les goûts sont differens, et il n'est pas permis d'en juger.
Pour leur faire perdre l'idée de cette danse infame, on leur en a appris plusieurs à la Françoise comme le menuet, la courante, le passe-pied et autres, aussi-bien que les branles et danses rondes, afin qu'ils puissent danser plusieurs à la fois, et sauter autant qu'ils en ont envie. J'en ai vû quantité qui s'acquittoient très-bien de ces exercices, et qui avoient l'oreille aussi fine, et les pas aussi mesurez, que bien des gens qui se piquent de bien danser.
Il y en a parmi eux qui jouent assez bien du violon, et qui gagnent de l'argent à joüer dans les assemblées, et aux festins de leurs mariages. Ils joüent presque tous d'une espece de guitarre, qui est faite d'une moitié de calebasse couverte d'un cuir raclé en forme de parchemin, avec un manche assez long. Ils n'y mettent que quatre cordes de soye ou de pitte, ou de boyaux d'oiseaux séchez, et ensuite préparez avec de "huile de Palma Christi. Ces cordes sont élevées d'un bon pouce au-dessus de la peau qui couvre la calebasse par le moyen d'un chevalet. Ils en joüent en pinçant et en battant. Leur musique est peu agréable, et leurs accords peu suivis. Il y a cependans des gens qui estiment cette harmonie autant que celle des Païsans Espagnols et Italiens qui ont tous des guitarres, et en joüent très mal. je ne sçai s'ils ont raison.
Il est très à propos d'avoir toujours tous ses Esclaves chez soi les Fêtes et les Dimanches, non-seulement pour remédier aux accidens du feu qui peut s'allumer dans les Cannes, ou pour d'autres besoins, mais encore pour les empêcher de courir chez les voisins, et y commettre quelque désordre. J'aimois mieux permettre aux nôtres de danser toutes sortes de danses, excepté le calenda, que de les laisser aller dehors. je payois assez souvent le violon, et je leur faisois donner quelques pots d'eau-de-vie pour se divertir tous ensemble. je croi bien que malgré toutes mes précautions, ils dansoient le calenda de toutes leurs forces, lorsqu'ils ne craignoient pas d'être découverts. Leur passion pour cette danse est au-delà de l'imagination ; les vieux, les jeunes, et jusqu'aux enfans, qui à peine se peuvent soutenir. Il semble qu'ils ayent dansée dans le ventre de leurs meres.
[...]

 
 
 
Mariage d'esclaves sur l'habitation Desmarais (Saint-Claude)
in :
M. Léonard, Œuvres, Paris, 1787 t.II ; « Lettre sur un voyage aux Antilles », pp. 165-251.
Extrait de Gérard Lafleur, Saint-Claude : Histoire d’une commune de Guadeloupe, éditions Karthala, 1993.

Différentes nations de noirs y parurent distinguées par leurs drapeaux. L'épousée, tenant les bouts de son tablier dans ses deux mains, étoit au milieu du cercle, et chaque femme se présentoit devant elle pour danser. Les nations avoient leurs danses particulières; la sienne se bornoit à un petit mouvement de pied mesuré. Mais il lui falloit tenir tête pendant toute la journée aux danseuses qui venoient la provoquer : en se retirant, elles jettoient dans son tablier une pièce d'argent. Quelques-unes murmuroient une espèce d'épitalame, interrompu par les refrains du choeur; d'autres battoient des mains en les approchant de leur visage; d'autres, se courbant et dansant autour de la mariée, remuoient les hanches avec une agilité surprenante, et il y en avoit qui, frappant deux calebasses l'une contre l'autre, tournoient avec tant de rapidité sur elles-mêmes qu'au bout de quelques minutes, elles étoient trempées de sueur.
Des nègres à figure grotesque battoient sur des tambours et faisoient des éclats de rire à la vue des attitudes comiques des danseurs bouffons. Certains ballets représentoient toutes les périodes de l'amour; mais ces tableaux effrontés n'offroient qu'une volupté sans pudeur. La jeune épouse, vêtue de blanc, la tête penchée, les yeux baissés contre terre, agitoit doucement ses pieds, et sourioit à peine aux agaceries de ses compagnes. La pluie vint finir le bal et fit taire les tambours qui commençoient à nous fatiguer l'oreille.
 
 
 
BAMBOULA
in :
Le Colonial, n°109, mercredi 12 février 1918
cité dans Alex et Françoise URI : Musique et Musiciens de la Guadeloupe, Ed. Con Brio, 1991

Le promeneur attardé, qui le samedi soir se hasarde dans les quartiers avoisinant le boulevard Chanzy, perçoit de toutes parts, amplifié par l'écho, le bruit du tamtam.

Qu'il suive la rue Frébault jusqu'au chemin de la Gabare, un curieux spectacle l'y attend. Tandis que déjà sommeillent les aristocratiques quartiers de la ville vers onze heures les faubourgs revêtent leur complète animation. Tous déversent leurs habitants vers un but unique comme en un mystérieux rendez-vous.

Là, devant les boutiques brillamment éclairées, encombrant la chaussée, des cuisines en plein vent envoient aux narines de chaudes senteurs "d'acras". Entre les groupes bruyants circulent les marchands de pistaches, aux « pi..ouitts " alléchants, tandis que dans les coins, les joueurs fanatiques tentent la chance au "daze" ou au loto.

Le populaire est en liesse ! L'approche d'une "fête chômée" cause-t-elle cette animation ? - Non, c'est ce soir samedi et il y a bamboula chez Joyeux.
Sur la gauche en effet, avec persistance résonne le bruit voilé du tambour. Le va et vient indique clairement l'endroit. Suivez un habitué de cette Cour des Miracles et bientôt vous aurez vite franchi la seconde porte sur le morne Miquel. Dès l'entrée, une foule compacte gêne la vue. A grand peine on arrive au premier rang.
Dès l'abord, un spectacle étrange s'offre à la vue. Dans une cour encaissée des spectateurs sont massés. A l'un des bouts, trois tambours alignés avec leurs renforce-sons constituent l'orchestre. C'est là que "Ti Papa", le grand maître tamtam, officie. Les instruments des ailes, (1) à des aides confiés, font le "chant", celui du milieu, plus renflé, la peau de cabri barrée d'une ligne d'épingle, "Lui" est exclusivement réservé.
Quelques rares bougies clignotant sous la brise éclairent les noirs visages en ombres chinoises.

Tandis que les aides préludent le "grage", Ti Papa, le chef couvert d'un bonnet rouge, enfourche son instrument. D'une "paume" experte, il scande le rythme, renforçant le son à grands coups de talons.

Une danseuse approche. D'un pas léger, elle mime une histoire d'amour. Les bras arrondis, souriante, elle minaude, fait des grâces, semble quêter un baiser... soudain, les jupes relevées, elle dédaigne l'objet de ses avances. Tour à tour doucereuse et pudique l'enchanteresse provoque ou se dérobe. Quand l'amant croit réaliser ses voeux, une cabriole adroite l'en éloigne, exacerbant ses désirs.

Au chant d'une complainte en vogue : "en bas la tè pa tini plaisi" le rythme du tamtam s'accélère.

Telle une bacchante ivre d'ardeur sacrée, la face grimaçante, la danseuse s'est transformée. Ses narines frémissantes, son sein tumultueux marquent son agitation. Ses yeux désorbités expriment une passion bestiale. Fini le "grage classique" ! Les bras étendus en un appel désespéré, ses pirouettes compliquées d'entrechats savants, sa danse se fait lascive. Elle
va, elle vient, repart et son rêve prenant corps, entoure jalousement de ses jupes étendues Ti Papa triomphant...

Un temps d'arrêt. Un litre d'alcool à la ronde circule, puis la soif apaisée, la bamboula continue.

Au grage délicat succède l'indécent "towmblack". Sur un rythme plus lent, profondément marqué, un homme cette fois, du cercle surgit, torse nu. D'abord immobile, les pieds joints, il commence en une danse du ventre compliquée de motifs où le talent de l'artiste se révèle, tour à tour accroupi, détendu, il décrit des contorsions inouïes. Tel un "homme caoutchouc", les vertèbres en glissements réguliers qui gagnent peu à peu les lombaires, s'entrechoquent. Les déhanchements merveilleux suivent la musique. Bientôt, les yeux révulsés d'une langueur comique, il s'avance planant, les bras étendus, jusqu'au maître-tambour pour, en une série de tressauts épigastriques, reculer et s'avancer encore. Coupés, battus, écarts se succèdent rapides. Agiles, les pieds s'enchevêtrent et se dénouent avec une prestesse que l'oeil a peine à suivre. En une pirouette finale, avant de toucher terre, du gros orteil droit il signe sa maîtrise sur le sol durci.

Plus d'une heure l'assistance admire ce virtuose, et quand exténué, il cède la place, des vivats frénétiques accompagnent le favori.

« Bamboula, bamboula, délices du populaire, qu'ahuri, considère l'étranger ! Il faut pour le comprendre remonter aux mystères dont s'entoure ton origine dans la forêt africaine. Quels que soient les hauts faits de tes « hommes médecine »,
bamboula surannée, indigne de notre civilisation, tu dois disparaître, tu as assez vécu ! ».

A. MEROVIL

(1) Instruments de côté