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Le
gwoka vu par les écrivains...
(extraits)
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Ernest Pépin : Tambour-Babel
(Gallimard, 1996)
Gisèle Pineau : L'Espérance
macadam (Stock, 1995)
Simone Scwharz-Bart : Pluie
et vent sur Télumée Miracle (Seuil, 1972)
Edouard
Glissant : Tout-monde (Gallimard, 1993)
Simone
& André Schwarz-Bart : Un plat de porc aux bananes
vertes (Seuil, 1967)
Guy
Cornély : Congné Vélo (1973)
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Ernest Pépin : Tambour-Babel (Gallimard, 1996) - p.
108-111
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[...]
Soudain
un son déchira les entrailles de la nuit et se planta au beau mitan
du coeur saisi de chacun. Jocelyn venait ainsi de faire basculer le
lewoz dans la tourmente.
Buste
droit, tout en muscles, le visage concentré sur une force intérieure,
il bousculait la peau pour lui dicter ses ordres. Son tambour sonnait
métallique, donnant à ses notes la consistance de réalités palpables
et concrètes. Elles prenaient la course, s'évadaient en soulevant
au passage des suées d'émotions. jocelyn frappait, martelait tel
un forgeron lancé dans un combat frénétique contre un matériau invisible.
Ses bras montaient haut et s'affaissaient - blip ! Des éclaboussures
de musique arrosaient l'auditoire transi par la toute-puissance
des enchaînements. Du regard jocelyn implora Ti-Céleste et celui-ci
démarra d'une voix timbrée et continue. Il s'annonça par-un mugissement
long et soutenu. Eééééééééééééé! Eéééééééééé! Puis il entonna son
couplet à l'unisson avec la frénésie des tambours. Il modulait son
phrasé pour bien faire ressortir toutes les nuances de son vocal.
Et pour de vrai, des couleurs brillaient dans son chanter, alternant
des tonalités sombres d'arrière-gorge avec des éclats lumineux pétillant
sur le bout de la langue. Sa bouche sculptait une colonne d'air
qui raidissait sa poitrine massive et ouverte. Le chant montait,
flottait audessus de l'assistance, descendait en coups d'électricité
à l'intérieur des corps et ressoudait tout le monde en un choeur
immense et docile.
Répondè
répondez-moi! Répondè frappez lan main ! Un souffle collectif et
solidaire faisait bouillir l'écume des répons, relayant dans une
poussée commune les incantations de TiCéleste. Il prenait appui
sur le choeur et laissait rebondir la reprise, mais le choeur aussi
se nourrissait des trouées qu'il forait dans la nuit avec le chalumeau
de sa voix. Un bel engrenage tournant rond, avec de temps à autre
les étincelles des aigus et des contrechants. Et les tambours inlassables,
espiègles, soutenaient, structuraient, bouturaient et parfois s'échappaient
de l'enclos trop étroit des mesures.
Le
boula-gueule s'abattit comme une pluie soudaine, ajoutant une épaisseur
de plus à l'entrelacement des rythmes. Un bonheur de contre-chant!
Il se démultipliait, s'émiettait en mille petits ruisseaux adjacents
à la descente, vers la même rivière tumultueuse et bouillonnante.
Alors Hilaire (dit le Voltigeux) montra la force de ses reins. Il
surgit de la ronde et se déposa au mitan du cercle. Il partit sur
le côté à la reins-cassés jusqu'à toucher le maître tambour et il
se déchaîna. Il sautait comme un merle, à petits pas serrés, les
genoux fermés mais les jambes libres d'improviser. À petits pas
trébuchés. Les fesses en arrière comme s'il voulait s'asseoir dans
le vide. Il marquait une pause et tendait l'oreille pour bien se
pénétrer des mouvements du batteur, puis il repartait en collant
ses gestes à la cadence. Son regard provoquait le batteur, l'invitait
à le suivre dans le tracé de ses pas. D'abord immobile pour tenir
en haleine le public, il annonçait une figure et enchaînait avec
des jeux de jambes, des rotations de reins, des lancers de buste,
des croisés-décroisés, des tourbillonnantes, des galopades et des
voltiges. À un moment tout se mariait avec une force telle que tous
furent aspirés dans la ronde.
Il
n'y avait plus que les sonnances des tambours, que l'alternance
des choeurs et du soliste, que la fumée fugace du danseur, et tout
cela reliait le centre et la périphérie dans un seul élan, dans
une même énergie, dans une même fulgurance. Il suffisait de regarder
les yeux pour sonder la transparence du temps. Le passé jaillissait
dans le présent et le présent appelait le passé au moyen d'une incantation
dont les racines s'enfonçaient dans une terre sans terre bercée
par le souffle de divinités rétablies dans leur droit d'aînesse.
Personne ne songeait précisément au bateau de la traite des esclaves,
mais la musique dressait le mât de la communion au-dessus de la
mémoire des souffrances d'antan. Les tambours soupiraient en douces
agonies, reprenaient les râles d'une douleur sans paroles, se laissaient
emporter par le déferlement de vagues énormes, imitaient les craquements
du bâtiment, les grincements des cordages, les hurlements du fouet,
grageaient le manioc, fouillaient des fosses d'ignames, damaient
la terre, dépaillaient les cannes, rassemblaient l'attelage des
corps disloqués, faisaient remonter les morts, imploraient le pourquoi
de tout cela, ajoutaient des noeuds à la corde de la mémoire, agrandissaient
l'espace à la recherche d'un lieu géométrique où planter le poteau-mitan
de la terre et de la vie, proféraient des menaces, semaient l'amour
en mimant l'orgie, redressaient des dieux tombés et créaient une
langue pour remplacer toutes les langues perdues.
Tambour-Babel
!
[...]
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Gisèle Pineau : L'Espérance macadam (Editions Stock,
1995) - p. 265-266
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[...]
Quand la voix du tanbouyè s'éleva solitaire, portée par les coups
frappés sur la peau du tambour-ka, elle couvrit tous les autres bruits
qui emplissaient Savane depuis la veille au soir. Elle sortait d'une
case en bordure du pont des Nèfles. Sortait d'une gorge mâle gragée
par le tabac. Sortait de la gorge d'un bougre qui n'avait jamais sûrement
dit
" je t'aime " à une femme, même s'il en avait connu et aimé plus d'une.
Un homme qui faisait battre les coeurs en cognant sur la peau tendue
du ka. Et le vent répandait partout ses paroles dans les esprits défiants
des nations assemblées. Sa voix lançait un défi au cyclone qui venait.
Elle entrouvrait les âmes et même Éliette, qui n'avait jamais voulu
ni entendre ni comprendre cette musique de Nègres, suspendit ses doigts
qui lissaient sa jupe à plis. La voix, le son du tambour et les paroles
du Nègre la touchaient étrangement, la mettant seule face au tambour
Elle se surprit à penser qu'elle aurait pu danser si elle avait été
plus jeune. Remuer les reins, ouvrir ses cuisses et faire entrer les
sons du ka dans tout son corps pour en prendre le mouvement, comme
ces Négresses qu'elle haïssait de se laisser posséder par cette musique
qui parlait aux bas étages du corps, aux instincts méconnus serrés
derrière les hauts bois des mornes intérieurs, enterrés sous des couches
de terres ensemencées d'âcres rancoeurs. Elle se sentait ébranlée
à son tour, appelée à danser pour se donner du coeur et se dresser,
brave, face au cyclone. Élue, elle se sentait enfin élue.
Siklòn !
Nou pa pè-w
Non !
Woy woy !
Oui,
elle avait le droit de laisser entrer la musique dans son corps. Puisqu'elle
était de chair. Et danser, jusqu'à tomber à genoux devant le tanbouyè
qui chevauchait son ka comme une monture sauvage. Écouter les battements
de sa chair et tout entière la suivre et chalouper, branler, balancer
et donner des coups de reins pour aspirer la musique. Et faire de
son ventre un cyclone, et tournoyer alentour, dans ses vents forts,
bras et jambes voltiges, cou cassé. Ramener les filets de son existence,
haler ses entrailles dehors pour voir ce qu'il y avait en dedans,
débusquer la bête agrippée là. Elle dansait, vieille Négresse pleutre
devant les cyclones et les hommes. Et c'était pas parce qu'on l'avait
vue mariée deux fois à des hommes pain-doux qu'elle se sentait sauvée,
délivrée de ses peurs. Elle dansait, oui, relevant ses jupes pour
la première fois. Et elle s'ouvrait large enfin pour laisser entrer
la musique du tambour qui lui parlait au loin.
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Simone Scwharz-Bart : Pluie et vent sur Télumée Miracle (Editions
du Seuil, 1972) - p. 210-211
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[...]
Les appels d'Amboise se succédèrent toute la nuit les gens entraient
dans le cercle et en ressortaient cependant que le demeurais assise
sur ma pierre, n'osant résister au tambour de l'homme et dosant y
céder. Au petit matin, Olympe me poussa silencieusement vers le centre
du cercle. L'assemblée se tut. je demeurai immobile devant le tambour.
Les doigts d'Amboise bougeaient doucement sur la peau de cabri, semblant
y chercher comme un signe, l'appel de mon pouls. Saisissant les deux
pans de ma robe, je me mis à tourner comme une toupie détraquée, le
dos courbe, les coudes relevés au-dessus des épaules, essayant vainement
de parer des coups invisibles. Tout à coup, je sentis l'eau du tambour
couler sur mon coeur et lui redonner vie, à petites notes humides,
d'abord, puis à larges retombées qui m'ondoyaient et m'aspergeaient
tandis que je tournoyais au milieu du cercle, et la rivière coulait
sur moi et je rebondissais, et c'était moi Adriana et baissée et relevée
moi Ismène, aux grands yeux contemplatifs, moi Olympe et les autres,
man Cia en chien, Filao Tac-Tac s'envolant devant son bambou et Laetitia
avec son petit visage étroit et cet homme qu'autrefois j'avais couronné,
aimé, moi le tambour et les main secourables d'Amboise, moi ses petits
yeux de ramier aux aguets, pourchassé, et voici que mes mains s'ouvraient
à la ronde, prenant les vies et les refaisant à ma guise, donnant
le monde et n'étant rien, une simple spirale de fumée, accrochée dans
l'air de la nuit, rien que les battements du tambour qui sortaient
sous les main d'Amboise, et cependant existant de toutes mes forces,
de la racine des cheveux aux petits orteils de mes pieds.
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Edouard Glissant : Tout-monde (Gallimard, 1993) - p. 119
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[...]
Ti-Louis Cataracte a embrayé tambour! Il fait neuf passages dans le
temps de six. Mes ritournelles vont pour m'attraper, voyons, mes si
doux abricots de saison, je ne suis pas un polygame adultère, même
si ce n'est pas l'envie qui manque... Allez, Longoué a rhalé son cannot,
si on peut dire qu'un canote peut monter en haut de ces hauteurs.
Débrayez, Ti-Louis! C'est-à-dire que je tourne en cadence et décadence,
je vous dis, battez le gros battant, fonctionnez tambour, cataractez
les petits bois de rien du tout! Dévira ma ritournelle, venez ici
un peu. Laissez-moi voir si nous trouvons un comment-faire pour accorder
ce qui monte et ce qui descend? Sisine ma chère, ne soyez pas fâchée.
Quand il y a tambour, c'est qu'il y a déménagement. On m'avait dit
que vous êtes en conversation avec monsieur Laplante qui connaît si
bien les chevaux et les juments surtout. Depuis le temps, j'avais
oublié. Voyez-vous, les beaux danseurs, je suis un voyant qui oublie
de voir. Allons, Sisine, désarmorcez. La dévirante est la plus belle!
[...]
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Simone & André Schwarz-Bart : Un plat de porc aux
bananes vertes (Seuil, 1967)
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[...]
Et, comme je sentais de maigres illusions de larmes couler le long
de mes joues, un bref son de tam-tam a jailli de l'autre bout du réfectoire,
emplissant l'énorme salle d'une seule bulle vibrante. J'ai soulevé
une paupière pour voir ce qui se passait, mais nul ne semblait rien
entendre cependant que les battements se rapprochaient de moi, au
point de se confondre avec ceux de mon coeur gonflé à éclater!...
Et soudain, ça a été, dans ma tête, une brève et souffreteuse sonorité
de ti-bois chantant sur le fuseau allongé du tambour N'goka, tandis
qu'une voix flûtée de négresse à " mouchoir "' se faisait entendre
- la mienne, ma propre voix, qui murmurait doucement en patois créole
: Nagez, nagez, petit poisson de chez nota ; car la mer n'est pas
à celui qui dort sur le sable. 0 Coulirou Balaou bleu, ne restez pas
si loin, loin, loin, pauvre Marie sans écailles échouée dans le secteur
des Blancs, gisant dans leur vase...
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Guy Cornély
: Congné Vélo (1973)
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A notre Batteur de Tam-Tam "Vélo"
(Fête Schoelcher 1973)
CONGNÉ VÉLO
Congné... congné... congné Vélo...
Bison, Mamba, Baobab, Koudou tremblé.
Douboutte neg, mi gros quà là sonné.
Bison, antilope, baobab, balafon, tremblé...
Mollets coulés,
Cou roulé.
Gros qua ka rouclé, douboutte neg, cassé chainn'
Soleil ka lévé, sèpent ka grigi adans zhèbe mouillée
Lévé mains, gadé bondié en haut.
Mi l'ô ka fonn' embas di fé à gros quà là,
Tremblé neg, frémi neg, pléré neg.
Bison au galop, lion effrayé, antilope cé fisée.
Mi l'annuit' ka fini, Vélo ka cassé quà.
Soleil ka vini, Neg... douboutte au quà.
L'annuit' fini ; aprésent cé soleil.
Touné, valsé, soucoué, douboutte si zoteil.
Assi mone là cé grand case à limiè,
Couri neg, kimbé raide, arrêté toute priè.
Mi quà là ka sonné, pou toutt neg cassé chainn'.
Assi gros mone Baimbridge : cé limiè
Mone à Légitimus : cé limiè.
Au bod'l'an mè Fouillole on soleil ka lévé
Ba cô à ou la peinn'
Pitite à OULOF, douboutte ! Bambara, Soninké, Congo, mi limiè;
Gros quà là ka montré nous chimin là.
Pitite sang-mélé, zenfants Karukéra
Douboutte au Quà...
MI LIMIÈ
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