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A propos d' "authenticité" en matière de musique guadeloupéenne :
théories et réalités.

Par Marie-Céline LAFONTAINE, ethnologue

Cet article est paru originellement dans Les Temps Modernes, N° 441-442, avril-mai 1983, pp 2126-2173.
Il est publié ici avec l'aimable autorisation de son auteur.

[INTRODUCTION]
I. - CULTURE DOMINANTE/CULTURE DOMINÉE - CULTURE NATIONALE
II. - A PROPOS DE LA CONCEPTION D'UNE FONCTION RÉVOLUTIONNAIRE EN SOI D'UNE FORME MUSICALE DONNÉE
[CONCLUSION]
notes

« Fè ! Fé épi lanvi viré fèt, ba mou-n lan ki rété lafos passé anlè ko-y épi lonbra-y li, épi lafo janbé lannwit li kon an dalo (*) ...

MONCHOACHI « Nostrom ».

[INTRODUCTION]

L'art (1) n'est-il pas à la fois question et réponse, sens et absence de sens ?

Les musiques semblent parler mieux que les discours que l'on tient sur leur compte et ne vivre finalement qu'autant que vivent les groupes ou les sociétés qui les portent. Mais précisément : la survie d'un groupe dépend pour une grande part de la capacité qu'ont ses membres à appréhender collectivement ce qui fait leur spécificité. Aussi est-il peut-être important de contribuer à la compréhension des causes qui semblent compromettre pour les Antillais une telle appréhension, si on en juge par la nature du débat en cours à la Guadeloupe sur la musique de ce pays.

Depuis plus de quinze ans en effet que la revendication d'indépendance nationale de la Guadeloupe s'accompagne d'un effort d'évaluation de l'identité culturelle du peuple guadeloupéen, la plupart des thèses qui ont été exprimées sur la question de la (ou des) musique(s) de ce pays nous renseignent moins sur les problèmes de celle(s)-ci et de ceux qui la (ou les) pratiquent que sur les difficultés que nous avons à penser notre identité hors de la confusion, originellement engendrée par la situation coloniale, de faits relevant d'ordres différents, bien qu'ils puissent avoir été historiquement liés.

De quoi s'agit-il précisément ?

Divers styles musicaux existent à la Guadeloupe encore produits et consommés de façon non exclusive les uns des autres par les seules couches populaires de ce pays. La connaissance de l'histoire de la Guadeloupe ou tout simplement l'oeil et l'oreille avertis peuvent permettre de saisir, même intuitivement, ce qu'ils doivent à l'Afrique et/ou à l'Europe. Mais un oeil et une oreille encore mieux avertis incitent à ne pas renvoyer purement et simplement les uns ou les autres à ces deux continents, ce que suffirait d'ailleurs à justifier, à mon sens, le fait que les groupes sociaux qui en sont porteurs les considèrent comme faisant indifféremment partie d'un patrimoine légué selon eux par « les anciens » et qu'ils qualifient tout simplement de « guadeloupéen ». Or on est aujourd'hui en présence d'un fort courant de pensée où sont exprimées des thèses qui vont de l'acceptation, empreinte de culpabilité, des styles musicaux d'origine occidentale ou teintés d'influences occidentales (le quadrille au commandement et la biguine) à leur rejet pur et simple. Ces thèses prétendent tirer leur justification du caractère déclaré « bâtard » par lequel elles définissent ces styles musicaux et du rôle d' « instruments d'aliénation au service du pouvoir colonial » qu'elles leur prêtent, au sens où ils auraient servi à étouffer le seul style musical devant être considéré comme vraiment guadeloupéen (le groka) parce que seul provenant réellement de l'héritage des ancêtres africains esclaves et donc seul apte à servir l'actuelle lutte d'indépendance de la Guadeloupe (2). En ceci ces thèses opèrent un renversement de l'échelle de valeurs qui stigmatisait jusqu'alors tous les traits culturels un tant soit peu africains. Renversement qui paraît légitime en soi, mais dont le caractère schématique doit au contraire nous interroger.

On aurait tort de croire en effet qu'un tel fait soit anodin, tant les Guadeloupéens (musiciens ou non) sont divisés sur la question et tant il semble précisément s'enraciner dans les divisions séculaires des Antillais entre eux et d'avec eux-mêmes.

Quelles que soient les causes profondes qui ont conduit à ces conclusions et qu'il faudra bien examiner, ces dernières semblent d'ores et déjà tenir à la quasi-évacuation du réel guadeloupéen et d'autre part au fait qu'elles reposent sur une documentation largement insuffisante, non relativisée de surcroît par les données émanant de la connaissance de l'expérience humaine universelle (3).

Les premières prises de position sur la question (du moins celles qui ont été publiquement exprimées) et qui sembleraient (?) avoir influencé la plupart de celles qui ont suivi (même si ces dernières se situent en deçà ou au-delà des premières) se sont réclamées de près ou de loin d'une réflexion de type marxiste, et, considérant la relation de dépendance historique de la Guadeloupe à la France, ont fait intervenir à ce titre l'opposition classique, dans les analyses marxistes des sociétés occidentales, entre les concepts de culture dominante et de culture dominée, ce dernier concept ayant été logiquement transmué en celui de culture nationale opprimée, pour les besoins de l'adaptation du schéma en question au cas guadeloupéen (4). Dès lors ceci peut fournir un terrain objectif à la discussion.

Si l'apport des analyses marxistes a ouvert la voie à une meilleure connaissance du fonctionnement des sociétés humaines en général, et si à ce titre il a pu jouer un rôle capital dans les luttes de libération nationale, on sait maintenant le danger qu'il y a à traiter les textes de Marx comme un ensemble de, « textes sacrés », et, dans le cas des sociétés où la lutte de classes va de pair avec celle de libération nationale, à les utiliser sans tenir compte des caractéristiques particulières à chacune de ces sociétés.

Si par ailleurs le marxisme a pu fournir aux sciences sociales des outils d'analyse et un cadre problématique leur permettant de dépasser le stade de la simple description des phénomènes, il n'a pas pour autant annulé les acquis de ces sciences.

Les deux remarques précédentes s'appliquent, en s'articulant, au cas qui nous intéresse ici à savoir la question d'une spécificité musicale guadeloupéenne posée en référence à une problématique marxiste.

D'une part : s'appliquant à une société où la distinction entre musique de tradition orale et musique de tradition écrite est difficile à définir et où la réflexion porte sur des musiques populaires en voie de commercialisation - ou déjà commercialisées - mais dont la production et la consommation peuvent encore être saisies dans leur liaison organique avec la vie des populations occupant les secteurs traditionnels de la société considérée, une telle question, pour être bien traitée, rend souhaitable le recours à l'ethnomusicologie en ce que cette science vise avant tout à appréhender les faits de musique pour ce qu'ils sont, à savoir des faits sociaux (5). Ceci renvoie donc, dans ce cas précis, à une autre nécessité, celle qui consiste à référer les caractéristiques des faits étudiés à la totalité dans laquelle ils s'inscrivent, dénommée «situation coloniale» (6) et qui exige qu'on considère ces faits dans toutes leurs dimensions (historiques, sociologiques, politiques et idéologiques).

D'autre part et par conséquent : la référence à la problématique marxiste, doit, pour être juste, opposer la totalité en question et donc tout le champ de musique traditionnelle guadeloupéenne, à l'ensemble européen auquel ils sont liés (en l'occurrence la puissance coloniale française) au sens où la situation coloniale résulte elle-même de l'expansion du capitalisme européen et de ses conséquences sur les relations que ce dernier entretient avec les formations sociales qu'il assujettit.

Une telle perspective devrait permettre d'approfondir le débat, ce que je me propose de tenter à ce point de mon exposé.

J'examinerai successivement deux questions d'ordre général qui sont articulées. Il s'agira d'abord et principalement de tenter de clarifier le contenu des concepts de culture dominante et de culture dominée et d'expliciter les modalités des rapports qu'entretiennent les groupes qui véhiculent ces cultures ainsi définies, ceci afin d'arriver à mieux cerner la notion de culture nationale et de voir ensuite ce que celle-ci recouvre dans le cas de la Guadeloupe, du moins en matière de musique. Inversement, partant du réel antillais, il s'agira ensuite de s'interroger plus brièvement sur la validité de la conception d'une « fonction révolutionnaire » en soi (au sens politique du terme) d'une forme esthétique (ici musicale) donnée. Je conclurai par quelques considérations de portée générale sur les problèmes de l'identité antillaise tels qu'ils peuvent être mis en évidence à travers l'exemple concret que constitue l'actuel débat sur la musique guadeloupéenne et les formes qu'il a prises à la Guadeloupe, ainsi que sur les retombées politiques de ces problèmes.

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