| «
Fè ! Fé épi lanvi viré fèt, ba
mou-n lan ki rété lafos passé anlè ko-y
épi lonbra-y li, épi lafo janbé lannwit li
kon an dalo (*) ...
MONCHOACHI
« Nostrom ».
[INTRODUCTION]
L'art
(1) n'est-il pas à
la fois question et réponse, sens et absence de sens ?
Les
musiques semblent parler mieux que les discours que l'on tient sur
leur compte et ne vivre finalement qu'autant que vivent les groupes
ou les sociétés qui les portent. Mais précisément
: la survie d'un groupe dépend pour une grande part de la
capacité qu'ont ses membres à appréhender collectivement
ce qui fait leur spécificité. Aussi est-il peut-être
important de contribuer à la compréhension des causes
qui semblent compromettre pour les Antillais une telle appréhension,
si on en juge par la nature du débat en cours à la
Guadeloupe sur la musique de ce pays.
Depuis
plus de quinze ans en effet que la revendication d'indépendance
nationale de la Guadeloupe s'accompagne d'un effort d'évaluation
de l'identité culturelle du peuple guadeloupéen, la
plupart des thèses qui ont été exprimées
sur la question de la (ou des) musique(s) de ce pays nous renseignent
moins sur les problèmes de celle(s)-ci et de ceux qui la
(ou les) pratiquent que sur les difficultés que nous avons
à penser notre identité hors de la confusion, originellement
engendrée par la situation coloniale, de faits relevant d'ordres
différents, bien qu'ils puissent avoir été
historiquement liés.
De
quoi s'agit-il précisément ?
Divers
styles musicaux existent à la Guadeloupe encore produits
et consommés de façon non exclusive les uns des autres
par les seules couches populaires de ce pays. La connaissance de
l'histoire de la Guadeloupe ou tout simplement l'oeil et l'oreille
avertis peuvent permettre de saisir, même intuitivement, ce
qu'ils doivent à l'Afrique et/ou à l'Europe. Mais
un oeil et une oreille encore mieux avertis incitent à ne
pas renvoyer purement et simplement les uns ou les autres à
ces deux continents, ce que suffirait d'ailleurs à justifier,
à mon sens, le fait que les groupes sociaux qui en sont porteurs
les considèrent comme faisant indifféremment partie
d'un patrimoine légué selon eux par « les anciens
» et qu'ils qualifient tout simplement de « guadeloupéen
». Or on est aujourd'hui en présence d'un fort courant
de pensée où sont exprimées des thèses
qui vont de l'acceptation, empreinte de culpabilité, des
styles musicaux d'origine occidentale ou teintés d'influences
occidentales (le quadrille au commandement et la biguine) à
leur rejet pur et simple. Ces thèses prétendent tirer
leur justification du caractère déclaré «
bâtard » par lequel elles définissent ces styles
musicaux et du rôle d' « instruments d'aliénation
au service du pouvoir colonial » qu'elles leur prêtent,
au sens où ils auraient servi à étouffer le
seul style musical devant être considéré comme
vraiment guadeloupéen (le groka) parce que seul provenant
réellement de l'héritage des ancêtres africains
esclaves et donc seul apte à servir l'actuelle lutte d'indépendance
de la Guadeloupe (2). En
ceci ces thèses opèrent un renversement de l'échelle
de valeurs qui stigmatisait jusqu'alors tous les traits culturels
un tant soit peu africains. Renversement qui paraît légitime
en soi, mais dont le caractère schématique doit au
contraire nous interroger.
On
aurait tort de croire en effet qu'un tel fait soit anodin, tant
les Guadeloupéens (musiciens ou non) sont divisés
sur la question et tant il semble précisément s'enraciner
dans les divisions séculaires des Antillais entre eux et
d'avec eux-mêmes.
Quelles
que soient les causes profondes qui ont conduit à ces conclusions
et qu'il faudra bien examiner, ces dernières semblent d'ores
et déjà tenir à la quasi-évacuation
du réel guadeloupéen et d'autre part au fait qu'elles
reposent sur une documentation largement insuffisante, non relativisée
de surcroît par les données émanant de la connaissance
de l'expérience humaine universelle (3).
Les
premières prises de position sur la question (du moins celles
qui ont été publiquement exprimées) et qui
sembleraient (?) avoir influencé la plupart de celles qui
ont suivi (même si ces dernières se situent en deçà
ou au-delà des premières) se sont réclamées
de près ou de loin d'une réflexion de type marxiste,
et, considérant la relation de dépendance historique
de la Guadeloupe à la France, ont fait intervenir à
ce titre l'opposition classique, dans les analyses marxistes des
sociétés occidentales, entre les concepts de culture
dominante et de culture dominée, ce dernier concept ayant
été logiquement transmué en celui de culture
nationale opprimée, pour les besoins de l'adaptation du schéma
en question au cas guadeloupéen (4).
Dès lors ceci peut fournir un terrain objectif à la
discussion.
Si
l'apport des analyses marxistes a ouvert la voie à une meilleure
connaissance du fonctionnement des sociétés humaines
en général, et si à ce titre il a pu jouer
un rôle capital dans les luttes de libération nationale,
on sait maintenant le danger qu'il y a à traiter les textes
de Marx comme un ensemble de, « textes sacrés »,
et, dans le cas des sociétés où la lutte de
classes va de pair avec celle de libération nationale, à
les utiliser sans tenir compte des caractéristiques particulières
à chacune de ces sociétés.
Si
par ailleurs le marxisme a pu fournir aux sciences sociales des
outils d'analyse et un cadre problématique leur permettant
de dépasser le stade de la simple description des phénomènes,
il n'a pas pour autant annulé les acquis de ces sciences.
Les
deux remarques précédentes s'appliquent, en s'articulant,
au cas qui nous intéresse ici à savoir la question
d'une spécificité musicale guadeloupéenne posée
en référence à une problématique marxiste.
D'une
part : s'appliquant à une société où
la distinction entre musique de tradition orale et musique de tradition
écrite est difficile à définir et où
la réflexion porte sur des musiques populaires en voie de
commercialisation - ou déjà commercialisées
- mais dont la production et la consommation peuvent encore être
saisies dans leur liaison organique avec la vie des populations
occupant les secteurs traditionnels de la société
considérée, une telle question, pour être bien
traitée, rend souhaitable le recours à l'ethnomusicologie
en ce que cette science vise avant tout à appréhender
les faits de musique pour ce qu'ils sont, à savoir des faits
sociaux (5). Ceci renvoie
donc, dans ce cas précis, à une autre nécessité,
celle qui consiste à référer les caractéristiques
des faits étudiés à la totalité dans
laquelle ils s'inscrivent, dénommée «situation
coloniale» (6) et
qui exige qu'on considère ces faits dans toutes leurs dimensions
(historiques, sociologiques, politiques et idéologiques).
D'autre
part et par conséquent : la référence à
la problématique marxiste, doit, pour être juste, opposer
la totalité en question et donc tout le champ de musique
traditionnelle guadeloupéenne, à l'ensemble européen
auquel ils sont liés (en l'occurrence la puissance coloniale
française) au sens où la situation coloniale résulte
elle-même de l'expansion du capitalisme européen et
de ses conséquences sur les relations que ce dernier entretient
avec les formations sociales qu'il assujettit.
Une
telle perspective devrait permettre d'approfondir le débat,
ce que je me propose de tenter à ce point de mon exposé.
J'examinerai
successivement deux questions d'ordre général qui
sont articulées. Il s'agira d'abord et principalement de
tenter de clarifier le contenu des concepts de culture dominante
et de culture dominée et d'expliciter les modalités
des rapports qu'entretiennent les groupes qui véhiculent
ces cultures ainsi définies, ceci afin d'arriver à
mieux cerner la notion de culture nationale et de voir ensuite ce
que celle-ci recouvre dans le cas de la Guadeloupe, du moins en
matière de musique. Inversement, partant du réel antillais,
il s'agira ensuite de s'interroger plus brièvement sur la
validité de la conception d'une « fonction révolutionnaire
» en soi (au sens politique du terme) d'une forme esthétique
(ici musicale) donnée. Je conclurai par quelques considérations
de portée générale sur les problèmes
de l'identité antillaise tels qu'ils peuvent être mis
en évidence à travers l'exemple concret que constitue
l'actuel débat sur la musique guadeloupéenne et les
formes qu'il a prises à la Guadeloupe, ainsi que sur les
retombées politiques de ces problèmes.
.../...
|