|
Depuis quelques années j'effectue un travail de recherche
sur les musiques traditionnelles guadeloupéennes au sein
d'une communauté- de paysans pauvres de la région
de Baie-Mahault, au nord-est de la Guadeloupe proprement dite. La
"Guadeloupe" se compose en effet de deux Îles principales:
la Guadeloupe proprement dite ou Basse-Terre et la Grande-Terre,
séparées par un étroit bras de mer, et formant,
avec les petites Îles avoisinantes, ce qu'on appelle l' "Archipel
Guadeloupéen".
Le
milieu social étudié comprend diverses catégories
de travailleurs de la terre (regroupées sous l'appellation
de "paysans pauvres") ainsi que d'autres catégories
de travailleurs qui, issues des premières, n'ont pas rompu
avec elles et avec leurs traditions.
Il
s'agit pour les premières, d'ouvriers agricoles, simples
coupeurs de canne pour le compte de l'usine; de colons partiaires,
paysans auxquels l'usine concède une parcelle de terre, à
charge pour eux de la planter en cannes et de vendre à l'usine
les produits de leur récolte; enfin de "petits planteurs",
paysans propriétaires de cinq hectares de terre au plus (1)
(colons et petits planteurs pouvant être également,
à titre temporaire, coupeurs de canne pour le compte de l'usine,
du fait de l'insuffisance du revenu qu'ils tirent de leur production
personnelle). Quant au reste de cette population, il s'agit de petits
commerçants, de petits artisans, de gens de service, d'ouvriers
de l'industrie (production sucrière, B.T.P., etc.).
Voici
les types de musique que ces populations pratiquent et revendiquent
spontanément comme leur étant propres, au moins' d'après
mes observations sur le terrain.
Le
léwoz (2),
ensemble de danses et de chants exécutés au son des
tambours gwoka ou gwotanbou ("gros-tambour")
ou simplement ka (3)
soit lors de soirées appelées elles-mêmes
léwoz (terme désignant également l'un
des rythmes de cette musique), soit le plus souvent, de façon
informelle, lors de ce qu'on appelle un kout tanbou
(4).
Le
kadri (quadrille), ensemble de figures dansées
sous la direction d'un "commandeur", membre d'un orchestre
dont les principaux instruments, outre diverses percussions, sont
l'accordéon et le tanbou d'bas ("tambour
de basse") ou ti tanbou ("Petit tambour").
Cette musique est exécutée soit lors de bals dits
balakadri ("bals de quadrille") soit
de façon informelle, et on parlera dans ce cas de kout
kadri ("coup de quadrille").
La
bigin (biguine), danse depuis longtemps connue
hors des Antilles françaises d'où elle a été
exportée et oÙ elle ne survit plus aujourd'hui, sous
sa forme originelle, que parmi les populations considérées
ici. Sa musique est jouée par les spécialistes des
instruments du quadrille et dans les mêmes circonstances,
formelles ou informelles, que celui-ci.
Les
chanté a véyé (chants de veillées
mortuaires) accompagnés de battements de mains et de bruits
de gorge rythmiques ("tambour vocal"). Il sont exécutés
au cours de la soirée et dans la nuit qui suivent le décès,
et lors des "vénérés". Ces derniers
sont des cérémonies formellement semblables aux veillées,
qui ont lieu dans la soirée du onzième jour et dans
la nuit du onzième au douzième jour après le
trépas, ou autrement dit le neuvième Jour d'un cycle
catholique de prières qui débute le surlendemain de
ce trépas.
Il
convient d'ajouter que le léwoz et le balakadri,
aussi bien que les veillées mortuaires et les "vénérés",
assument des fonctions sociales multiples (divertissement, entraide,
manifestation de prestige, et, pour les deux premières qui
par ailleurs obéissent aux mêmes règles d'organisation,
fonctions d'échanges économiques) (5).
L'un
des aspects de la recherche en cours est une étude des terminologies
visant au recensement et à l'analyse sémantique des
termes relatifs à ces musiques. Cette étude, dont
les premiers résultats vont être exposés ici,
présente à mon sens un triple intérêt:
musicologique et linguistique, bien sÛr, d'autant que les
recherches sur les langues créoles sont aujourd'hui en plein
développement (6),
mais aussi eu égard à un débat très
actuel en Guadeloupe, dont l'enjeu est la définition ,légitime"
de l'identité culturelle. Ni les pratiques musicales, ni
les discours de leurs agents n'ont été rigoureusement
analysés à l'occasion de ce débat que suscite
depuis une quinzaine d'années l'essor du nationalisme guadeloupéen.
J'ai
montré ailleurs (7)
qu'il existe dans ce débat une forte tendance prônant
la dévalorisation, voire l'évacuation, de la biguine
et du quadrille et la survalorisation du léwoz
et des chants de veillée. Ce point de vue entend se justifier
par le biais d'une opposition entre les critères d' "occidentalité
"(pour les premières musiques mentionnées) et
d' "africanité" (pour les secondes), alors même
que les couches populaires qui sont seules à pratiquer indifféremment
ces diverses musiques les considèrent toutes comme faisant
partie au même titre d'un patrimoine légué par
"les anciens" et n'en situent pas l'origine ailleurs qu'en
Guadeloupe.
Parmi
les termes qu'emploient les membres du groupe social étudié
lorsqu'ils parlent de leur musique, il en est huit que j'ai choisi
d'analyser. Ce choix se justifie par le fait suivant. Ces huit termes,
dont la plupart désignent des pratiques et des instruments
musicaux communs aux divers genres considérés, manifestent,
outre des significations d'ordre technique, des catégories
conceptuelles qui nous permettent, à la différence
des autres termes du corpus recueilli de pénétrer
la vision du monde de leurs utilisateurs.
Les
termes en question, proviennent de différents types d'énoncés
(8):
a)
des énoncés que j'ai repérés fortuitement
dans le contexte de discours tenus lors ou à propos de diverses
manifestations musicales ;
b)
des énoncés identifiés dans le cadre d'entretiens
que j'ai sollicités sur des sujets relatifs à la musique
traditionnelle, et au cours desquels les termes retenus pour l'analyse
sont apparus spontanément ;
c)
des énoncés produits dans les conditions ci-dessus
évoquées, mais avec cette différence que le
sens des termes a fait l'objet, sur ma demande, d'une explication
systématique ainsi que des énoncés produits
lors d'entretiens spécialement consacrés à
la présente question des terminologies (9).
L'exposé
des énoncés où apparaissent les termes retenus
sera suivi de commentaires qui fournissent des aperçus sur
l'état provisoire de la recherche.
Les
termes dont il est question sont les suivants : ka, boula,
makyè/makyè, rèpriz, lokans, konté,
mizik, tradùi.
.../... |